Manifeste de l’ O.U.R.S.
ย Depuis bientรดt deux siรจcles, les idรฉes socialistes ont commencรฉ un lent cheminement dans l’esprit des hommes. A partir des idรฉes de justice, de libertรฉ et d’รฉgalitรฉ de la Rรฉvolution franรงaise, elle se sont รฉpanouies dans la confrontation entre l’homme et la sociรฉtรฉ industrielle qu’il crรฉait. Elles ont permis de comprendre que les aspirations ร la libertรฉ, ร l’รฉgalitรฉ et ร la solidaritรฉ n’รฉtaient pas seulement des รฉlans gรฉnรฉreux vers des abstractions, mais rรฉpondaient ร des situations concrรจtes et exigeaient des solutions pratiques.
Devant une telle rรฉalitรฉ, le socialisme a intรฉgrรฉ diverses mรฉthodes de l’activitรฉ humaine : il est devenu plus qu’une pratique politique ou qu’une revendication morale en affirmant ses aspects scientifiques et philosophiques. Les salariรฉs de l’industrie naissante, maintenus dans la misรจre matรฉrielle et intellectuelle par le capitalisme dans son รฉtat premier, ont alors trouvรฉ dans le socialisme une rรฉponse globale ร leur situation.
Une nouvelle pรฉriode des sociรฉtรฉs industrialisรฉes a commencรฉ lorsque le capitalisme a utilisรฉ ses salariรฉs, en tant que source principale de ses profits, non plus uniquement comme producteurs de matiรจres premiรจres ou de produits finis, mais tout autant comme consommateurs de ces matiรจres et de ces produits. La consommation de masse est devenue la rรจgle aux รtats-Unis d’abord, en Europe occidentale ensuite.
Des sociรฉtรฉs collectivistes se sont crรฉรฉes dans la mรชme pรฉriode historique. Aspirant, dans la thรฉorie, ร crรฉer un nouveau type d’homme libรฉrรฉ de toutes les oppressions, elles se sont ร leur tour engagรฉes pour l’essentiel de leur pratique dans la course ร la consommation. Elles ont ainsi retenu du socialisme, avec d’ailleurs des justifications de circonstance souvent lรฉgitimes, ses aspects รฉconomiques ou scientifiques, sacrifiant en contrepartie sa philosophie libertaire et ses valeurs morales.
Enfin, dans le mรชme temps que se rรฉvรฉlait chez l’homme une prise de conscience collective au niveau des classes, des nations ou mรชme de l’humanitรฉ, il รฉtait conduit ร s’interroger plus que jamais sur sa propre signification.
Parce qu’il ne peut accepter d’รชtre le simple reflet de la rรฉalitรฉ qui l’entoure, parce qu’il porte en lui-mรชme les acquis accumulรฉs par une รฉvolution multimillรฉnaire, parce que, pour survivre, il a รฉtรฉ contraint ร la nรฉcessitรฉ d’une vie en sociรฉtรฉ gรฉnรฉratrice de comportements, d’obligations et d’interdits, l’homme a crรฉรฉ les conditions d’une contradiction permanente entre l’individu qu’il est et la sociรฉtรฉ sans laquelle il ne peut plus รชtre. Ainsi, l’analyse de l’homme en tant qu’รชtre social conduit ร comprendre les ressorts les plus cachรฉs de l’esprit humain.
Aujourd’hui, la rรฉalitรฉ visible permet d’รฉtablir un premier bilan. D’une part, il est vrai qu’une partie de l’humanitรฉ marche plus ou moins vite vers l’abondance matรฉrielle. Des progrรจs considรฉrables ont รฉtรฉ faits dans le domaine de la lutte contre l’ignorance. Des prouesses techniques prodigieuses ont รฉtรฉ rรฉalisรฉes. La vie matรฉrielle est plus douce pour des centaines de millions d’hommes et de femmes, qui bรฉnรฉficient d’avantages et de protections techniques ou matรฉrielles contre une partie des oppressions.
D’autre part, il est vrai que les deux tiers de l’humanitรฉ vit toujours en รฉtat de sous-dรฉveloppement et que le fossรฉ se creuse entre les peuples prospรจres et les peuples pauvres. Il est รฉgalement vrai que des formes nouvelles d’oppression sont apparues, que le capitalisme a รฉtรฉ amenรฉ ร conditionner le consommateur, ร prolรฉtariser l’esprit, ร coloniser l’รtat et que les formes du collectivisme ont adoptรฉ des mรฉthodes de conditionnement des hommes pratiquement identiques. Il est vrai enfin que, quelle que soit la doctrine affirmรฉe, aucun des rรฉgimes qui se partagent actuellement la responsabilitรฉ du monde n’a su ou pu renoncer au recours ร la violence dans les relations internationales.
Ainsi, pour la grande majoritรฉ des humains, deux voies sont ouvertes selon le lieu de leur naissance. Pour les uns, la perspective d’une existence matรฉriellement difficile ou dรฉsespรฉrรฉe, avec comme premiรจre prรฉoccupation de survivre en รฉtant les jouets de forces lointaines et รฉcrasantes. Pour les autres, la perspective d’une course vers des biens matรฉriels toujours plus nombreux et toujours plus envahissants, avec un sentiment de frustration lorsqu’on ne peut y accรฉder, et en dรฉfinitive une situation tout aussi aliรฉnante que la premiรจre devant des puissances dรฉcidant sans contrรดle des choix รฉconomiques et, bien souvent, des destinรฉes politiques.
Le socialisme ne peut se satisfaire de cette situation et des solutions qu’elle implique. Parce qu’il veut rendre ร chaque homme la maรฎtrise de son destin, il condamne et rejette toutes ces formes de l’oppression. Il est avec ceux qui, prenant conscience de leur รฉtat d’opprimรฉs, veulent s’en libรฉrer. Mieux, il est lui-mรชme, par son essence et par sa logique, la rรฉvolte constante contre l’oppression et ne transige pas dans un combat total, puisqu’il a pour but non seulement de tenir compte du besoin des hommes au bonheur matรฉriel, mais encore de leurs aspirations spirituelles.
Ainsi, en face du capitalisme et du totalitarisme politique et culturel, le socialisme dresse un double barrage : celui de ses rรฉponses techniques et celui de la morale vรฉcue qu’il entend assumer au nom de la libertรฉ.
Dans ce cadre gรฉnรฉral, la situation franรงaise insรจre sa propre originalitรฉ. D’une part, la France est toujours dominรฉe par la sociรฉtรฉ et la culture capitalistes. D’autre part, les travailleurs, toujours aussi lourdement exploitรฉs mรชme lorsque l’exploitation a pris des aspects plus confus, y sont partagรฉs entre des courants souvent rivaux.
Le socialisme a donc pour premiรจre responsabilitรฉ pratique le rassemblement et l’union dans un combat commun de toutes les victimes de l’exploitation capitaliste. S’il ne tentait pas, sans relรขche, d’obtenir l’unitรฉ de toutes les forces du monde du travail, il renoncerait dรฉlibรฉrรฉment ร instaurer tรดt ou tard une sociรฉtรฉ de caractรจre socialiste.
Un tel rรฉsultat ne peut รชtre atteint que dans la mesure oรน le socialisme refuse ou de se dรฉfigurer en cรฉdant sur l’essentiel ou de soumettre son action unitaire au grรฉ des circonstances.
Agir pour l’unitรฉ suppose la continuitรฉ dans les efforts et le refus de les ralentir devant les pรฉripรฉties, aussi importantes soient-elles, de la vie politique. Et cela suppose รฉgalement le respect rigoureux des principes et des exigences de la dรฉmocratie socialiste qui doivent รชtre rรฉaffirmรฉs publiquement, simultanรฉment avec l’effort unitaire.
Une rigueur identique doit l’animer devant le problรจme de la prise du pouvoir ou de la participation au pouvoir, alors qu’il combat encore au sein d’une sociรฉtรฉ capitaliste.
Le compromis au profit de cette sociรฉtรฉ ne pourrait que la consolider, alors qu’elle est l’origine principale des oppressions subies par notre peuple et qu’elle tend, confirmant d’ailleurs l’analyse des fondateurs du socialisme, ร prolรฉtariser matรฉriellement et intellectuellement la quasi-totalitรฉ de la population.
Le socialisme ne peut donc participer ร des formes de pouvoir qui, dans la pratique, prolongeraient et renforceraient la vie des structures capitalistes. Chacune de ses actions doit รชtre exclusivement apprรฉciรฉe en fonction de l’รฉtape qu’elle permet de franchir vers la mise en place d’une sociรฉtรฉ de dรฉmocratie socialiste.
Le socialisme revendique le pouvoir dans la France du XXรจ siรจcle, mais pas n’importe quel pouvoir, ni dans n’importe quelle condition.
Enfin, en soulignant avec force que le socialisme est un phรฉnomรจne de caractรจre international, la doctrine socialiste montre d’une part l’unitรฉ profonde de l’humanitรฉ et, d’autre part, la nรฉcessitรฉ permanente d’une action permettant de rรฉsoudre dans l’รฉgalitรฉ et dans la paix les inรฉvitables conflits propres ร toutes les collectivitรฉs humaines. Alors que trop souvent s’exaspรจrent les nationalismes, que la force est considรฉrรฉe comme le moyen le plus sรปr d’asseoir ce qui ne devrait s’imposer que par la raison et le dialogue, le socialisme propose l’objectif fondamental de l’organisation de la Paix par la disparition progressive des antagonismes nationaux.
Telles sont les idรฉes essentielles sur lesquelles nous nous sommes rassemblรฉs au sein de l’Office Universitaire de Recherche Socialiste en vue d’en approfondir le contenu et l’apporter des rรฉponses ร la grande incertitude de notre temps. Ceux qui aspirent ร la rรฉflexion au-delร des pรฉripรฉties de la lutte quotidienne, ceux qui ressentent profondรฉment la nรฉcessitรฉ d’ajouter un maillon supplรฉmentaire ร la longue chaรฎne de l’รฉtude socialiste, ceux qui sont persuadรฉs que la force des idรฉes est garantie par l’approfondissement qu’on en fait, ceux qui sont convaincus que la fidรฉlitรฉ aux idรฉaux exige une rigueur constante et novatrice ร l’รฉgard de ce qu’ils reprรฉsentent, doivent venir nous rejoindre. Nous en appelons ร celles et ceux de tous รขges et de toutes origines qui, ayant apportรฉ leurs espรฉrances au socialisme et y ayant trouvรฉ de nouvelles raisons d’espรฉrer, sont dรฉcidรฉs ร aller au fond des choses.