Le XIXeย siรจcle franรงais fut lโรขge du roman. Sโil fut romantique, il fut aussi romanesque et lโon y trouve facilement lโinspiration pour รฉcrire de nos jours un roman. Jacques Jaubert nous en donne la preuve en exhumant des archives publiques et familiales un รฉtrange personnage, ร la fois original et bien ancrรฉ dans lโhistoire.
ร propos de Jacques Jaubert, Le danseur de la Chambre des pairs. Edmond dโAlton-Shรฉe (1810-1874), LโOURS, 2019, 152p, 10โฌ
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Le comte Edmond dโAlton-Shee nรฉ en 1810 et mort en 1874 a traversรฉ le siรจcle en vivant intensรฉment ses rรฉvolutions et ses diffรฉrentes facettes. Il a frรฉquentรฉ les milieux politiques comme ceux de lโart ou de la littรฉrature. Il fut lโami du duc de Morny comme de Gambetta, de Musset comme de Victor Hugo. Il fut tour ร tour lรฉgitimiste, libรฉral, rรฉpublicain, socialiste et siรฉgea ร la Chambre des Pairs au nom de lโhรฉrรฉditรฉ, en y apportant la fougue de la jeunesse, dโune jeunesse dorรฉe au demeurant.
Issu du mariage entre un dโAlton de noblesse franco-irlandaise avec une OโShee dโorigine irlandaise, Edmond reรงut le titre de pair de France par hรฉritage de son grand-pรจre maternel. Celui-ci avait servi la France et mรฉritรฉ la reconnaissance de Napolรฉon qui le nomma au Sรฉnat, puis celle de Louis XVIII qui le plaรงa ร la Chambre des Pairs. Le titre ne pouvant รฉchoir ร une femme, il avait glissรฉ au gendre.
รlรจve au lycรฉe Henri IV, il se lie dโamitiรฉ avec Paul de Musset, frรจre dโAlfred, comme avec le duc de Chartres, fils du futur Louis-Philippe. Il est aussi lโami de son futur beau-frรจre, Maxime Jaubert, qui le fera profiter de ses relations avec la famille royale. Ainsi protรฉgรฉ, Edmond vit une jeunesse heureuse et insouciante dans les plaisirs et les voyages, en Italie notamment. Sโil a reรงu ร 9 ans le titre de Pair de France, il lui faut attendre les annรฉes 30 pour pouvoir siรฉger ร la Chambre. Cโest alors le rรจgne de Louis-Philippe.
Pour รฉponger les dettes que lui vaut une vie dispendieuse, il a lโappui de lโavocat Berryer comme de la famille Jaubert, puisque sa sลur Caroline a รฉpousรฉ Maxime. En 1838 il fait son premier discours ร la Chambre. Il se singularisera peu ร peu par son talent oratoire. On le voit aussi bien avec le comte Walewski, fils bรขtard de Napolรฉon et proche de Thiers, quโavec Amรฉdรฉe Jaubert, frรจre de Maxime et proche de la gauche rรฉpublicaine. Bon danseur, on le surnomme ยซย le roi du cancanย ยป, car tout pair de France quโil est, il continue dโaimer les plaisirs. En 1840, la Chambre des Pairs doit juger Louis-Napolรฉon Bonaparte, emprisonnรฉ aprรจs lโรฉchec de la rรฉvolte dont il avait pris la tรชte. Il est le premier ร voter et, soucieux du bien de la patrie, comme sentence, il choisit la mort. Il sera le seulย ! Il en paiera le prix aprรจs le 2 dรฉcembre 1851โฆ
Pour sโassurer des revenus, il sโengage dans les nouvelles sociรฉtรฉs qui dรฉveloppent les chemins de fer en France et ร lโรฉtranger (Espagne, puis Roumanie). Il diversifie ses frรฉquentations. Il se lie avec Paul Chenavard, peintre-philosophe lyonnais, qui a du succรจs dans les milieux artistiques (et fรฉminins). Il est en rapport avec Victor Hugo, devenu ร son tour Pair de France en 1846.
Rรฉsolument laรฏc, se dรฉclarant publiquement ยซย ni catholique ni chrรฉtienย ยป, il se rapproche des rรฉpublicains. Adepte des banquets quโils organisent ร Paris et en province, il contribue efficacement ร la tenue du banquet du 12รจmearrondissement dont lโinterdiction, le 22 fรฉvrier 1848, va susciter la rรฉvolte, puis la rรฉvolution. Il ne tire pourtant guรจre de bรฉnรฉfices de son engagement. Il ne parviendra pas ร รชtre รฉlu dรฉputรฉ et reste sur la touche. Se rapprochant de Raspail, il est arrรชtรฉ, mais vite libรฉrรฉ par le jeu de ses relations. La Chambre des pairs ne peut plus se rรฉunir et va bientรดt disparaรฎtre. Il quitte Paris pour Lyon auprรจs de son ami Chenavard. Il sโest mariรฉ avec une Valentine Marquaire, de vingt ans plus jeune. Il a des enfants qui sโajoutent ร la jeune Berthe issue dโune relation antรฉrieure plus discrรจte.
La deuxiรจme partie de lโouvrage nous conte les aventures de Chenavard, amant de Caroline Jaubert comme de Valentine dโAlton, ainsi que la dรฉcadence dโEdmond, qui perd progressivement la vue. Auteur de deux comรฉdies quโil ne parvient pas ร faire jouer, il publie deux ouvrages en parallรจle, lโun sous le titre de ยซย Mรฉmoires du vicomte dโAulnisย ยป qui raconte sa jeunesse et ses plaisirs, lโautre sous la forme de ses propres Mรฉmoires, consacrรฉs ร sa vie politique.
Telle est bien la double rรฉalitรฉ du personnage mi-danseur, mi-partisan qui correspond finalement assez bien au double aspect de ce siรจcle oรน tout finit et tout commence. On prendra plaisir ร lire cet ouvrage, surtout en sa premiรจre partie, pour y retrouver lโimage dโun temps disparu, mais dont on trouve encore des traces dans nos souvenirs familiaux comme dans notre vie commune.
Robert Chapuis
Article ร paraรฎtre dans L’OURS 487, avril 2019.