Ce livre de Pierre Rosanvallon, annoncรฉ depuis quelques annรฉes par plusieurs รฉtudes substantielles sur le populisme, a lโambition dโen donner une thรฉorie qui, selon lโauteur, nโexiste encore nulle part. Cโest certes un peu excessif car, dans une bibliographie dรฉjร abondante, plusieurs ouvrages rรฉcents offrent des รฉlรฉments intรฉressants, tels les essais de Jan-Werner Muller (LโOURS 437) ou de Yascha Mounk (LโOURSย 482), que nous avons prรฉsentรฉs dans ces colonnes. Mais celui de Pierre Rosanvallon entend embrasser toutes les dimensions du phรฉnomรจne et revรชt une grande ampleur. ร propos du livre deย : Pierre Rosanvallon, Le siรจcle du populisme. Histoire, thรฉorie, critique, Seuil, 2020, 279p, 22โฌArticle paru dans LโOURS 495, fรฉvrier 2020
Lโouvrage repose sur lโidรฉe forte que lโon ne peut comprendre le populisme sans savoir ce quโest la dรฉmocratie et ce que sont ses รฉvolutions contemporaines. Lโauteur est bien armรฉ pour ce faire, compte tenu de la somme des travaux quโil y a consacrรฉ depuis sa trilogie initiale, Le sacre du citoyen (1992), Le peuple introuvable (1998), La dรฉmocratie inachevรฉe (2000, LโOURS 306). Lโenjeu est dโimportance, si lโon considรจre, avec lui, que les mouvements populistes sont appelรฉs ร durer, y compris au pouvoir, comme le montre la situation en Europe et dans le monde.
Anatomie du populisme
Lโรฉtude commence par une ยซย anatomieย ยป du populisme, une analyse de ses caractรฉristiques pour produire un ยซย idรฉal typeย ยป. Tous les mouvements populistes, quelles que soient leurs diffรฉrences, prรฉtendent reprรฉsenter le peuple, le ยซย vraiย ยป peuple, contrairement aux autres partis et mouvements. La notion de peuple demeure nรฉcessairement floue puisquโelle confond volontairement le peuple comme ยซย corps civiqueย ยป et le peuple comme ยซย rรฉalitรฉ socialeย ยป. Le type de dรฉmocratie mise en avant est celle dโune expression collective de la souverainetรฉ populaire qui met en avant pour ce faire un discours sur la dรฉmocratie directe avec des formes dโexpression immรฉdiates et impรฉratives. Cette conception repose sur une vision essentiellement communautaire du peuple et profondรฉment antagonique ร tout ce qui remet en cause son homogรฉnรฉitรฉ postulรฉe. Logiquement le populisme appelle la prรฉsence dโun ยซย leaderย ยป pour incarnerย ce peuple, un ยซย homme-peupleย ยป pour reprendre une expression utilisรฉe par Hugo Chavez lui-mรชme. Un autre constat sโimpose, les mouvements populistes privilรฉgient le nationalisme, avec des politiques รฉconomiques, sinon toujours protectionnistes au sens strict, mais mettant prioritairement en avant les intรฉrรชts nationaux et refusant les rรจgles du multilatรฉralisme. LโAmรฉrique de Trump et le Brรฉsil de Bolsonaro sont illustratifs de ce point de vue. Ce qui fait la force des populismes est dโutiliser le plus possible les ยซย รฉmotionsย ยป et les ยซย passionsย ยป des individus dans des sociรฉtรฉs passablement dรฉstructurรฉes. Cette sรฉrie dโanalyses permet de dresser une typologie des populismes dans leur diversitรฉ. Pierre Rosanvallon remarque justement quโil y a aussi un populisme ยซย diffusย ยป qui existe dans nos sociรฉtรฉs et qui ne se traduit pas toujours dans des mouvements constituรฉs comme en tรฉmoignent lโappel au ยซย dรฉgagismeย ยป, les demandes de dรฉmocratie directe, la faveur du protectionnisme etc. Les diffรฉrences voire les oppositions entre les mouvements populistes se font selon le plus ou moins grand rejet du libรฉralisme, et donc la plus ou moins grande place de lโรtat, les cultures dโorigine des dirigeants, de gauche ou de droite, รฉvidemment, la plus ou moins grande dรฉtestation de lโimmigration, facteur important pour la distinction entre les populismes de droite et les populismes de gauche.
La dynamique historique du populisme
La seconde partie de lโouvrage envisage la dynamique historique du populisme. Il nโen livre pas une histoire exhaustive, mais analyse trois ยซย momentsย ยป, le bonapartisme, en se centrant sur le Second Empire, le tournant du XIXe et du XXeย siรจcles, avec la ยซย premiรจre mondialisationย ยป, les mouvements et rรฉgime latino-amรฉricains. Il est frappant de constater que les caractรจres actuels des pouvoirs populistes ย โ pensons ร la Hongrie par exemple โ recoupent fortement ceux du Second Empire, la prรฉรฉminence du chef, avec une volontรฉ dโincarner le ย peuple, lโabaissement des parlements, rรฉduits ร des chambres dโenregistrement, lโusage du rรฉfรฉrendum plรฉbiscitaire, la mรฉfiance vis-ร -vis des corps intermรฉdiaires indรฉpendants, le contrรดle de la justice, la ย surveillance de la presseโฆ Lโย ยซย illibรฉralismeย ยป nโest pas une crรฉation du XXIesiรจcle et a ร voir avec lโhistoire mรชme de la dรฉmocratie. Les annรฉes 1890-1914 ont connu le dรฉveloppement de partis qui se rรฉclamaient explicitement dโune idรฉologie populiste, mettant particuliรจrement, face aux transformations rapides des sociรฉtรฉs, la revendication dโun ยซย national protectionnismeย ยป, concernant les biens comme les hommes. Mais, en Europe, la croissance des partis socialistes et des syndicats, avec la constitution des premiers รฉlรฉments des รtats Providence, affaiblirent les poussรฉes populistes (qui furent reprises, ohย ! combien, par les fascismes et les rรฉgimes autoritaires de lโentre-deux-guerres). Pierre Rosanvallon parle, ร juste titre, de lโAmรฉrique latine comme dโun ยซย laboratoireย ยป du populisme. Les diffรฉrentes figures quโil a prises depuis les annรฉes 1930 ont inspirรฉ tous les thรฉoriciens du populisme โย les plus connus รฉtant rรฉcemment Ernesto Laclau et Chantal Mouffe qui ont voulu dรฉfinir ce que devrait et pourrait รชtre un ยซย populisme de gaucheย ยป.
Les analyses historiques, qui dรฉploient dans le temps les traits de lโanatomie du populisme, permettent ร lโauteur de tirer plusieurs leรงons. Par nature, la dรฉmocratie โ comme lโa fortement montrรฉ Claude Lefort โย a un sens ยซย flottantย ยป et alimente le dรฉsenchantement, et la forme de la dรฉmocratie reprรฉsentative qui sโest finalement imposรฉe a en elle une dimension aristocratique โย lโรฉlection crรฉant inรฉvitablement une sรฉlection โ nourrissant un รฉcart plus ou moins grand entre le ยซย peuple civiqueย ยป et ยซย le peuple socialย ยป, rendant la notion de peuple ยซย introuvableย ยป. Les analyses, dรฉjร anciennes, de Bernard Manin dans ses Principes du gouvernement reprรฉsentatif (Calmann-Lรฉvy, 1995) sont ici particuliรจrement รฉclairantes. Il y a donc une tension permanente dans lโidรฉe dรฉmocratique entre son idรฉal โ bรขtir une ยซย sociรฉtรฉ des รฉgauxย ยป oรน tous doivent participer ร lโexercice dรฉmocratique โ et les rรฉalitรฉs. Cela amรจne Pierre Rosanvallon ร distinguer trois familles de rรฉgimes dรฉmocratiquesย : les ยซย dรฉmocraties minimalistesย ยป, libรฉralesย ; les dรฉmocraties ยซย essentialistesย ยป, qui postulent lโunitรฉ du peuple et peuvent favoriser des formes de totalitarismesย ; les dรฉmocratiesย ยซย polarisรฉesย ยป qui correspondent aux aspirations populistes.
Revivifier la dรฉmocratie participative
Ces rรฉflexions expliquent quโune critique des populismes ne peut pas reposerย sur de simples dรฉnonciations morales. Le populisme appartient ร lโhistoire de la dรฉmocratie. Il faut donc argumenter et dรฉbattre. Cโest lโobjet de la troisiรจme partie du livre qui sโintitule prรฉcisรฉment ยซย Critiqueย ยป. La conviction de lโauteur est quโil ne faut pas condamner la dรฉmocratie reprรฉsentative, sous peine de remettre en cause lโรtat de droit et les libertรฉs quโil garantit, et de tomber dans les contradictions de la dรฉmocratie directe mises en รฉvidence par toutes les expรฉriences historiques. Il faut plutรดt, pour lโauteur, ยซย complexifierย ยป la dรฉmocratie pour lui donner davantage de consistance afin quโelle rรฉponde ร ses promesses. Illustrative est ainsi la question du rรฉfรฉrendum proposรฉ par les populistes comme une panacรฉe. En fait le rรฉfรฉrendum a de nombreux inconvรฉnients du point de vue de la dรฉmocratie elle-mรชme. Les choix binaires, en effet, en radicalisant les oppositions, ne permettent guรจre la dรฉlibรฉration. La banalisation de la pratique rรฉfรฉrendaire est un obstacle pour construire des politiques dans le temps qui doivent souvent sโadapter ร la rรฉalitรฉ. Pierre Rosanvallon ne rejette pas pour autant lโinitiative populaire. Mais il la voit plutรดt sous la forme dโun droit de pรฉtition articulรฉ avec le pouvoir lรฉgislatif. Les amรฉliorations doivent aller dans la perspective dโune ยซย dรฉmocratie permanenteย ยป. Et cela est dโautant plus nรฉcessaire que nous ne sommes plus dans des sociรฉtรฉs de classe โย mรชme si les inรฉgalitรฉs sont patentes โย oรน, avec des intรฉrรชts solidement constituรฉs par les partis et les syndicats, les attentes dโรฉmancipation se retrouvaient dans des mesures gรฉnรฉrales valables pour de larges catรฉgories de la population. Les politiques publiques sont face dรฉsormais ร une perspective dโยซย รฉgalitรฉ-singularitรฉย ยป qui les rend plus difficiles ร penser et ร exรฉcuter. La rรฉalitรฉ du peuple va dans le sens contraire ร ce quโen disent les populistes. Mais les simplifications reposant sur des antagonismes radicaux en sont dโautant plus redoutables.
Programme de travail
Les conclusions de Pierre Rosanvallon ne versent pas dans lโoptimisme โ il est bien conscient quโune refondation difficile sโimpose. Ce qui avait รฉtรฉ possible ร la fin du XIXe et au dรฉbut du XXe siรจcles lโavait รฉtรฉ ร travers tout un ensemble de politiques รฉconomiques, sociales culturelles, institutionnelles en fin de compte, qui ont correspondu ร la construction de lโรtat social. Il sโen tient ร ce quโil considรจre รชtre son domaine de compรฉtence, la refondation dรฉmocratique. Celle-ci demande dโaller au-delร des procรฉdures รฉlectorales pour diversifier les modalitรฉs de lโexpression populaire par des dispositifs permettant lโinformation, la consultation, la vigilance, la participationโฆ Autant de voies ร expertiser dans la thรฉorie et par la pratique. Il faut voir cependant que cette conception exigeante de la dรฉmocratie repose sur une confiance dans la vertu des citoyens. Or lโexpรฉrience montre que ce sont des minoritรฉs qui sont prรชtes ร faire les efforts nรฉcessaires, ne serait-ce quโen termes de temps et dโรฉnergie. Le ยซย peuple-รฉvรฉnementย ยป ne sโinscrit que peu de temps dans la durรฉe. Mais, comme souvent avec Pierre Rosanvallon, les rรฉflexions conclusives tracent un programme de travail que lโauteur compte bien continuer ร assumer. รtant donnรฉ, en plus, quโune refondation รฉconomique et sociale sโimpose tout autant pour porter efficacement une rรฉfutation des thรจses populistes.
Alain Bergounioux