La figure du ยซย sauveurย ยป est un mythe de la vie politique franรงaise comme lโavait mis en รฉvidence lโhistorien Raoul Girardet, en 1990, dans un livre intitulรฉ Mythes et mythologies politiques, qui se relit aujourdโhui avec profit, dans notre รขge de ยซย fake newsย ยปโฆ Mais ce sont aussi des rรฉalitรฉs. (a/s de Gรฉrard Grunberg,ย La Rรฉpublique et les sauveurs, Calmann-Lรฉvy, 2022, 250p, 19โฌ)
La notion a รฉtรฉ un peu trop galvaudรฉe, car elle est souvent utilisรฉe pour des cas trop diffรฉrents โ il y a plus quโun fossรฉ entre Napolรฉon Bonaparte et Gaston Doumergue, le ยซ sage de Tournefeuille ยป ! Gรฉrard Grunberg veut penser plus rigoureusement ce que ce mythe et ces rรฉalitรฉs disent de la politique franรงaise depuis 1789. Cโest pour cela quโil parle de ยซ la Rรฉpublique et les sauveurs ยป, en rรฉservant cette notion ร ceux (pour lโinstant ce ne sont que des hommes…) qui ont รฉtabli (ou tentรฉ dโรฉtablir) un pouvoir personnel mettant en cause la Rรฉpublique et les principes de la dรฉmocratie parlementaire de maniรจre absolue ou relative.
Il se donne une clef de comprรฉhension, en construisant un ยซ modรจle cรฉsarien ยป, selon la mรฉthode de ยซ lโidรฉal- type ยป de Max Weber, qui demande lโexistence dโune grave crise nationale, une demande dโordre dans de larges parts de lโopinion, une personnalitรฉ ยซ exceptionnelle ยป, lโรฉtablissement dโun rรฉgime de pouvoir personnel et, le plus souvent, plรฉbiscitaire, un รtat fort.
Lโauteur examine cinq moments historiques oรน le rรฉgime rรฉpublicain a รฉtรฉ renversรฉ ou mis en cause, avec la volontรฉ dโinstaurer de nouvelles institutions. Il sโagit, bien sรปr, des deux Napolรฉon, le ยซ grand ยป et le ยซ petit ยป, de la tentative boulangiste ร la fin des annรฉes 1880, du marรฉchal Pรฉtain et du gรฉnรฉral de Gaulle, qui a eu le privilรจge dโรชtre un ยซ sauveur ยป ร deux reprises. Des analyses ร la fois nourries par dโamples et synthรฉtiques lectures permettent de voir les points communs et les diffรฉrences, et de mener, en mรชme temps, une rรฉflexion sur la dรฉmocratie moderne et ses problรจmes. Cet essai de science politique a รฉgalement le mรฉrite pour le lecteur de tracer des portraits pertinents de chacun des ยซ sauveurs ยป รฉtudiรฉs.
Napolรฉon, le grand et le petit
Napolรฉon Bonaparte est celui qui a incarnรฉ pleinement le ยซย modรจle cรฉsarienย ยป. Il a, en effet, imposรฉ une ยซย monarchie populaireย ยป en vidant de leur sens les institutions reprรฉsentatives. Et, tout ร fait sciemment, il a fait reposer sa lรฉgitimitรฉ sur la ยซย gloire militaireย ยป. Il a rรฉduit toutes les oppositions et limitรฉ strictement toutes les libertรฉs publiques. La seule libertรฉ quโil a favorisรฉe a รฉtรฉ celle des propriรฉtaires. Lโaffermissement dโun รtat puissant et centralisรฉ a รฉtรฉ son principal legs. Mais son rรฉgime sโest รฉpuisรฉ lui-mรชme au fil des dรฉfaites militaires. Et la concession quโil a faite au rรฉgime reprรฉsentatif dans ยซย lโActe additionnel aux constitutions de lโEmpire ยป pendant les Cent jour nโรฉtait quโune tactique contrainte. Son plus grand succรจs a รฉtรฉ dโavoir lui-mรชme forgรฉ sa lรฉgende qui a pesรฉ sur le cours de lโhistoire ultรฉrieure et a donnรฉ naissance ร un tempรฉrament politique, le ยซย bonapartismeย ยป. Napolรฉon III a commencรฉ par mettre ses pas dans ceux de son oncle. Mais il รฉtait plus anti-parlementaire quโanti-libรฉral comme Napolรฉon Premier. Cela rend compte de lโacceptation progressive de lโรฉvolution libรฉrale du Second Empire qui a rรฉalisรฉ, finalement, un compromis avec le rรฉgime reprรฉsentatif dans ses derniรจres annรฉes. La dรฉfaite militaire โ le neveu rejoignant lโoncle โ a scellรฉ sa fin. Mais il a laissรฉ un problรจme qui nโa cessรฉ de se reposer sur la nature des rapports entre le pouvoir exรฉcutif et le pouvoir lรฉgislatif. Lโ รฉchec rapide du ยซโboulangismeย ยป aurait pu lโรฉcarter de cette รฉtude. Mais lโauteur a eu raison de sโy attarder quelque peu. Car sโil nโa pas eu dโhรฉritage institutionnel, le ยซย boulangisme ยป, victime en partie de la mรฉdiocritรฉ de son incarnation, a รฉtรฉ le moment oรน sโest forgรฉ un nouveau nationalisme populaire qui, par la suite, sโest prolongรฉ peu ou prou, dans toutes les contestations populistes des extrรชmes droites.
Pรฉtain et de Gaulle
Les chapitres consacrรฉs ร Pรฉtain et ร de Gaulle sont รฉvidemment importants et รฉclairants. Il y a une diffรฉrence majeure entre ces deux ยซย sauveursย ยป, Pรฉtain est prรฉcรฉdรฉ par sa ยซย lรฉgende ยป, de Gaulle lโa crรฉe dans lโรฉpreuve. Lโambition du vieux marรฉchal รฉtait rรฉelle, et il nโa pas รฉtรฉ le dernier ร se plonger dans les intrigues qui ont menรฉ au 10 juillet 1940 et ร la constitution de lโรtat Franรงais. Mais, en mรชme temps, il a รฉtรฉ un objet de manลuvres et a perdu, peu ร peu, son emprise sur les รฉvรจnements. Lโ auteur a donc raison de parler plutรดt du rรฉgime de Vichy qui a รฉtรฉ profondรฉment rรฉactionnaire, en rejetant les principes mรชmes de la Rรฉvolution franรงaise et la lรฉgitimitรฉ du suffrage populaire. Son nationalisme a รฉtรฉ fait dโexclusions โ avec les juifs au premier rang, alors que le bonapartisme avait une vision inclusive de la nation. De toute maniรจre, la Collaboration a รฉtรฉ sa ยซ tunique de Nessus ยป et le rรฉgime a รฉtรฉ emportรฉ avec la dรฉfaite de lโAllemagne. Et de ยซย sauveurย ยป, Pรฉtain en est venu ร incarner la figure du traรฎtre ร la Nation.
De Gaulle, lui, venu du fond de la crise franรงaise la plus grave du XXe siรจcle, a largement contribuรฉ ร rebรขtir une fiertรฉ nationale ร travers les รฉpreuves les plus dures. Il nโรฉtait certes pas un dรฉmocrate et avait condamnรฉ le parlementarisme et les partis politiques, diviseurs de la nation, qui avaient ร ses yeux une grande part de responsabilitรฉ dans le dรฉsastre de 1940. Son but, tout au long de sa carriรจre politique, fut dโรฉtablir un pouvoir exรฉcutif fort, incarnรฉ par un ยซ chef ยป, puisant sa lรฉgitimitรฉ dans un peuple rassemblรฉ. Les rรฉalitรฉs et les rapports de force โ et de Gaulle fut aussi un grand pragmatiยญque โ lโont amenรฉ ร conclure des compromis avec les principes du rรฉgime reprรฉsentatif, dans la Rรฉsistance, avec les partis politique pour conforter la France libre, ร la Libรฉration, avec les Assemblรฉes, pour un temps, en 1958, pour faire accepter un quasi coup dโรtat avec, encore, une constitution qui consacre un rรฉgime ยซ semi- prรฉsidentiel ยป ou ยซ semi- parlementaire ยป. Mais, ร chaque fois, il a voulu rรฉaffirmer son projet fondamental, la prรฉรฉminence du chef de lโรtat, avec toutes ses consรฉquences : en 1946, quand il rejette le compromis de la Libรฉration, et lโannรฉe suivante, quand il crรฉe le Rassemblement du peuple franรงais ; en 1958, quand il fait lรฉgitimer par rรฉfรฉrendum lโรฉlection du prรฉsident de la Rรฉpublique au suffrage universel, et donne ainsi sa vรฉritable base ร la Ve Rรฉpublique. Il a dรป concรฉder la responsabilitรฉ du gouvernement devant lโAssemblรฉe nationale (donc, le rรดle du Premier ministre), mais, dans la pratique, il a toujours fait en sorte que le chef de lโรtat soit la source exclusive du pouvoir exรฉcutif.
Gรฉrard Grunberg note finement les contradictions de cette nouvelle Rรฉpublique et la lutte dโinfluence avec le Premier ministre, Georges Pompidou, choisi comme un simple ยซ collaborateur ยป au dรฉbut, qui ne commence pas quโen mai 1968โฆ Deux lectures de la Ve Rรฉpublique sโopposent en fait, celle de De Gaulle, plรฉbiscitaire, minorant le rรดle des partis politiques, celle de Georges Pompidou qui ne se voyait pas comme un ยซ sauveur ยป โ il le pensait, lucidement, impossible aprรจs le gรฉnรฉral de Gaulle โ mais comme lโexpression dโune majoritรฉ prรฉsidentielle, รฉprouvรฉe au Parlement. Lโissue du rรฉfรฉrendum de 1969 รฉtait inscrite dans les contradictions de la Ve Rรฉpublique qui a รฉchappรฉ ร son crรฉateur.
Macron et le pouvoir personnel
Le livre sโachรจve sur lโรฉtude du macronisme, cet ยซย objet ยป toujours ยซย non identifiรฉ ยปโฆ Emmanuel Macron, dans sa ยซย prise du pouvoirย ยป, a รฉtรฉ comparรฉ ร plusieurs reprises ร Bonaparte par des analystes et des commentateurs. Il est vrai quโil a mis ร profit la crise des partis traditionnels de gouvernement, le Parti socialiste surtout, mais aussi, dans une moindre mesure, Les Rรฉpublicains, quโil a aggravรฉe par sa volontรฉ de brouiller le clivage entre la gauche et la droite. Sa revendication dโune ยซย verticalitรฉย ยป du pouvoir ne fait pas de lui un dรฉmocrate libรฉral.ย
Sโil a menรฉ une politique รฉconomique en partie nรฉo-libรฉrale jusquโร la crise du Covid, il reste attachรฉ au rรดle รฉminent de lโรtat, nรฉgligeant les corps intermรฉdiaires, minorant les partis politiques, se contentant dโun mouvement derriรจre sa personne. Mais, et lโauteur insiste, il est loin dโรชtre vu comme un ยซ sauveur ยป mais comme un prรฉsident de la Ve Rรฉpublique, adepte du pouvoir personnel, partisan, plus quโil ne rassemble. Il a renoncรฉ ร rรฉformer les institutions, contrairement ร ce quโil avait annoncรฉ, et a finalement usรฉ et abusรฉ de toutes les ressources de la prรฉsidence. Son ยซ populisme ligth ยป nโentre pas en adรฉquation avec la nature sociologique de ses soutiens.
Ce constat fait, on peut cependant ajouter aux rรฉflexions de lโauteur un point โ qui ne concerne pas quโEmmanuel Macron. La prรฉsidentialisation, voulue par le gรฉnรฉral de Gaulle, amรจne dans de larges parts de lโopinion ร sinon tout attendre du prรฉsident, du moins beaucoupโฆ Tout continue de remonter ร lui et personne ne pense que les grandes dรฉcisions (et parfois de plus petitesโฆ) ne dรฉpendent pas de ses choix. Cโest ร lโรฉvidence une raison de lโaffaiblissement de la sรจve dรฉmocratique dans notre pays, et cela entretient le cycle des attentes et des dรฉceptions.
Alain Bergounioux