Sans faire de bruit, de Louve Reiniche-Larroche et Tal Reuveny, vu au théâtre du Train bleu, Avignon Off, le 10 juillet 2024..
Dans une mise en scène de Tal Reuveny, co-autrice, qui sait créer quelques images fortes, parfois presque surréalistes, tel l’abat-jour éclairé en guise de tête d’un des personnages (qu’on peut voir sur l’affiche), l’autrice et interprète Louve Reiniche-Larroche nous entraîne dans une enquête autour d’un drame familial ayant frappé sa mère, dont on n’identifie d’abord ni la nature ni la cause. Cette incertitude intrigante fait tout l’intérêt de l’enquête menée au micro par la comédienne seule en scène, qui incarne tour à tour avec brio tous les protagonistes (grands-parents, frère, sœur, petite fille ou nièce) en utilisant le procédé du play-back, effet de surprise garanti et pouvant créer des moments de drôlerie, par le décalage opéré entre le corps et la voix. En deuxième partie d’un spectacle court, on ne cachera pas que, après un trop long fondu au noir (peut-être conçu comme équivalent visuel de l’enfermement auditif), la révélation du drame, une surdité totale ayant soudainement affecté la mère de Louve, psychanalyste – métier prioritairement d’écoute – non plus par le truchement de la fille mais par le récit enregistré de l’invalide elle-même, assez banal au fond, fait un peu retomber l’attention portée. Autrement dit, le côté intrigant, voire inquiétant, de quelque chose qu’on n’identifie pas (avec donc une possible portée au-delà de ses limites propres) fait plus à notre sens l’intérêt de cette proposition théâtrale que son côté replié sur l’intime strictement intime, mais c’est sans doute là un point de vue générationnel, que dément la ferveur d’un public jeune plus attentif à ces problématiques transposées sur la scène, et qui fait une ovation méritée à la comédienne et à sa metteuse en scène.
Jusqu’au 21 juillet, tous les jours à 12 h 10 (relâche le 15). Durée : 1 h. En décembre à Etampes (Festival Imago), puis au Festival Impatience-Jeune Théâtre National
La Bête, de Karin Serres, vu au théâtre le Totem, Avignon Off, le 10 juillet 2024.
La Bête, pour tous publics à partir de 10 ans, s’inscrit dans un cycle de créations sur le vivant, et interroge à cet effet le mythe ancestral de « l’homme sauvage », présent à toutes époques, et dans toutes civilisations, sous diverses formes, dont une des plus connues est celle du yéti immortalisée par Hergé dans Tintin au Tibet. La force de ce spectacle, excellemment mis en scène par Annabelle Sergent,est de nous embarquer littéralement dans la passion de Jean Durruti, basque, technicien au Museum d’Histoire naturelle, interprété avec une empathie manifeste et communicative par Christophe Gravouil : passion de trouver – depuis son adolescence – des traces du « basajaun », version basque de l’homme sauvage. Durruti commence par convoquer des scientifiques à une conférence qui n’aura pas vraiment lieu, où il expose à leur place leurs théories sérieuses, avant de nous livrer la sienne à propos du « basajaun », à grands renforts d’« archives » sonores passant par la réhabilitation technique d’outils des années 70 et 80 ((Revox, magnéto K 7, dictaphone), ce qui est à la fois drôle et touchant. Et Durrutide nous faire entendre au plus près les enregistrements du pas de l’homme, des animaux déjà identifiés, de l’ours et de celui de … l’homme sauvage, avant de les commenter passionnément. Puis – et nous restons scotchés à son histoire, même si nous la savons légendaire (c’est en cela que toutes les âmes d’enfants, celles qui sont aussi encore enfouies chez les adultes, éprouvent ici une certaine fascination) – le héros nous fait le récit de la fulguration dont il a été victime une nuit d’orage dans la forêt, quand la foudre l’a atteint (saluons le travail essentiel de conception sonore dû à Jérémie Morizeau), le récit plus ancien encore de son égarement, petit enfant, toute une nuit au bord d’un précipice et de sa mystérieuse protection par un être étrange. Cela nous vaut des scènes de nuit et d’orage des plus réussies, où le visage du comédien, seul éclairé, prend les apparences d’un véritable masque de comédie antique. Un seul petit regret : que l’apparition finale de Durruti, dans les atours supposés d’un « basajaun », ne soit pas un peu plus « spectaculaire ». A voir par tous ceux et celles, petits et grands, qui n’ont pas laissé dépérir en eux le goût des contes.
Jusqu’au 20 juillet à 14 h 20 (relâche le 14). Durée : 50 minutes.
Prix No’ Bell, vu au théâtre d’ Avignon-Reine Blanche, Avignon Off, le 10 juillet 2024.
Directrice des salles de la Reine Blanche à Paris et à Avignon, Elisabeth Bouchaud, comédienne et docteure en physique,a entrepris ces dernières années l’écriture d’une « série théâtrale », les Fabuleuses, consacrées aux femmes de science, ces femmes qui ont fait des découvertes majeures mais ont été occultées d’abord par les savants, hommes dominants, par l’histoire ensuite. Si Irène Joliot-Curie est bien présente au panthéon de la science, qui – hormis les spécialistes – connaît Lise Meitner, Jocelyn Bell, Rosalind Franklin, héroïnes des trois premiers volets de la série ? En l’occurrence, c’est de Jocelyn Bell (née en 1943) qu’il est ici question, l’inventrice des pulsars – dès l’élaboration de sa thèse en 1968, dans le laboratoire du professeur Hewisch à Cambridge. La scénographie de Luca Antonucci nous immerge précisément dans ce laboratoire où les piquets mobiles du champ d’un téléscope définissent l’espace scénique. Captivés, nous assistons aux premiers indices de la découverte, par la jeune quaker écossaise Jocelyn, de traces d’un phénomène interstellaire encore jamais repéré, au déni initial méprisant de son directeur de thèse Anthony Hewish, au basculement de celui-ci quand – après confirmation grâce à l’utilisation d’un autre téléscope plus sophistiqué – il se rend compte du caractère révolutionnaire de la découverte et s’en empare pour rédiger en premier auteur dans Nature l’article décisif lui en assurant la paternité. Et c’est lui qui sera Nobel en 1974, Jocelyn restant dans l’ombre. Dans une mise en scène très précise et dynamique de Marie Steen, Clémentine Lebocey campe une Jocelyn Bell déterminée et touchante, traversée par le doute scientifique nécessaire et jamais arrogante, modeste jusqu’à aujourd’hui malgré les innombrables prix et récompenses dont elle a été récipiendaire (pas le Nobel, mais qu’importe?) ; Roxane Driay lui donne la réplique avec la vivacité et la tendresse de l’amitié, et l’engage dans le dialogue métaphysique sur l’origine (aspect sous-jacent à la pièce, qui en redouble l’intérêt, avec bien sûr la dimension féministe consistant à rendre une vraie justice aux femmes scientifiques) ; enfin Benoît di Marco est aussi convaincant en laborantin lunaire épris de musique pop qu’en professeur Hewisch, suffisant, paternaliste, incarnation pure de ce qu’Isabelle Stengers a pu nommer « l’arrogance de la science ». Dans un univers sonore très adapté, dû à Anne Germanique et Stéphanie Gibert, accompagné des belles lumières de Philippe Sazerat et de la vidéo de Guillaume Junot (ce qui nous vaut un bref moment de féérie intergalactique), ce spectacle dramaturgiquement très réussi, car écrit sans didactisme, sait nous tenir en haleine et, ce qui ne gâte rien, nous rendre plus intelligents.
Jusqu’au 21 juillet (relâche le 15) puis de nouveau à la Reine Blanche Paris, du 19 novembre au 19 décembre. Durée : 1 h 15

Holden, de Guillaume Lavenant, vu au théâtre des Halles, Avignon Off, le 9 juillet 2024.
Holden, c’est Lola, une adolescente à problèmes, en difficulté avec sa famille et avec le lycée. Ce n’est cependant pas une histoire de volonté de changement de genre (qui traverse de fait un certain nombre d’adolescents aujourd’hui), mais une simple histoire d’identification à Holden, le garçon héros de la nouvelle culte de J.-D. Salinger The catcher in the Rye (1951), traduit en français sous le titre L’Attrape-Coeur. Lola-Holden, magnifiquement incarnée par Mégane Ferrat, dans une conception et scénographie de Marilyn Leray, est là, dans un endroit improbable, perdu, une sorte de squat personnel, à attendre son indispensable amie Luce, qui ne vient et ne viendra pas. Elle roule dans sa tête des rêves, des musiques et poèmes (Burns), des cauchemars, des pensées noires cristallisées autour de l’usage d’un couteau et d’une envie de meurtre. On comprend que la relation à la mère et à la famille est altérée depuis longtemps, sauf avec une tante ayant fui jadis dans un désert avant d’être rattrapée par la norme ; on comprend que les études, « c’est pas ça » (mais pas de drogue ou autre dérive mettant en danger le corps, l’auteur évite à juste titre ce poncif). Lola évoque aussi, parfois drôlement, ses échanges avec le psy du lycée, qui – derrière ses airs conventionnels et sa mauvaise réputation – lui apportera son appui lors de sa décision de fuir à son tour, en embarquant sur le voilier d’un jeune réellement épris d’écologie (apparemment pas un trafiquant) naviguant entre le Portugal et la France. Une très juste peinture, sans verser dans des situations extrêmes, quoique parfois border line, des désarrois adolescents contemporains (les désarrois de l’élève Lola-Holden).
Jusqu’au 21 juillet tous les jours à 11h (sauf le mercredi). Durée : 1 h 15
L’abolition des privilèges, de Hugues Duchêne, d’après le livre éponyme de Bertrand Guillot (2022), vu à la salle de la MAIF (pour le théâtre du Train bleu, Avignon off) le 9 juillet 2024.
En voyant ce très beau et très intelligent spectacle, on se dit que le théâtre, le festival d’Avignon en particulier, toutes les formes de culture critique et d’art en général constituent des remparts indispensables à la pénétration dans les esprits des idées nauséabondes, faussement ‘populaires’, réellement xénophobes et excluantes, auxquelles nous venons d’échapper, pour un temps au moins. Et cet esprit de résistance mais aussi de conquête de nouveaux droits s’incarne à merveille dans cette Abolition des privilèges qui nous raconte par le menu (pour une fois) cette fameuse nuit du 4 août 1789 et ses suites car ce qu’elle avait décidé (comme par une ivresse s’emparant des trois ordres) fut vite contesté, retardé (par la noblesse et le haut clergé) avant d’être réellement proclamé en octobre. Cela se fait par l’entremise de Maxime Pambet qui se met, avec un engagement d’acteur formidable, dans la peau de chacun des protagonistes influents de cette nuit magique qui inventa en quelque sorte « l’Ancien » régime pour lui substituer une organisation nouvelle où les différentes formes de privilèges étaient censées s’effacer au bénéfice de l’égalité (bien sûr la lutte ne pouvait s’arrêter là, elle est interminable). Mais la proposition théâtrale ne saurait se limiter à cela, elle débouche – par un télescopage temporel – sur le débat citoyen entre Maxime et Hugues, le metteur en scène, concernant l’abolition des privilèges contemporains, ce qui nous vaut une discussion tendue, au bord de la rupture (l’écriture est ici proche de celle de Pommerat dans la Réunification des 2 Corées), à propos des privilèges blancs sexués, occidentaux, de ceux liés à l’émission de CO2 par des régions du monde très circonscrites, et … à propos de la nécessité d’une contraception masculine. Bref des sujets qui, par-delà le confort du train-train de nos pensées quotidiennes, nous interpellent fortement et réveillent notre inquiétude pour les générations futures. Un spectacle intellectuellement et politiquement nécessaire.
Jusqu’au 21 juillet (relâche le 15). Durée : 2 h 05 (voyage en navette pour se rendre à la MAIF Avignon compris). Tournée prévue à Noyon, Vanves, Lyon (Célestins), Angoulême, Valenciennes, MJC Amiens, maison des Arts du Léman.
Mothers, un chant pour temps de guerre, vu dans la Cour d’honneur du Palais des Papes, Avignon In, le 9 juillet 2024.
Sous la direction de la polonaise Martha Gornika qui dirige avec maestria l’ensemble depuis le coeur des gradins pleins à craquer, un choeur de femmes ukrainiennes, polonaises et biélorusses s’élève pour pousser un cri contre la guerre menée par la Russie en Ukraine depuis plus de deux ans, tandis que s’affichent des paroles et des vers sur la façade vénérable du Palais. Il s’agit donc d’un théâtre musical, choral et chorégraphique puisque les chants puissants s’accompagnent de mouvements collectifs fort bien réglés. A un moment, ces femmes ordinaires qui entourent une enfant racontent brièvement qui elles sont et ce que la guerre leur fait (rupture et douleur). Une longue ovation du public suit cette puissante protestation chantée.
Les mercredis 10 et 11 juillet à 22 h. Durée : 1 h.
Une heure de philosophie, par et de Christophe Delort (et de Erik Maillet), vu au théâtre Notre-Dame, Avignon Off, le 8 juillet 2024.
Un cours comme j’aurais aimé pouvoir le faire lorsque j’étais prof de philo jadis ! Enfin presque, puisque le concepteur et animateur de ce stand up, Christophe Delort (metteur en scène de plusieurs pièces dans ce même théâtre Notre-Dame), se proclame lui-même en sous-titre « un mec qui ne sait pas grand chose » et balaie l’histoire de la philosophie, rien que ça, en une heure un peu à la façon de « la philo pour les nuls ». C’est très réussi, d’abord par la captation constante de l’intérêt du public, l’humour permanent des exposés philosophiques, par l’interaction avec des personnes qui changent forcément à chaque représentation en apportant leur touche dans l’échange (il y a toujours quelqu’un dans la salle à se manifester qui a fait des études de philo, plus ou moins poussées), et par le sens de la répartie sur le vif, sans lequel il n’y a pas de bon seul en scène humoristique (et là, Christophe Delort, un lundi à 11 h. du matin, lendemain de 2e tour des législatives, nous fait penser parfois à Guy Bedos, chapeau). D’où l’admiration du prof, qui aurait aimé pouvoir faire ça, particulièrement en se projetant dans une terminale d’aujourd’hui où, encore moins qu’avant sans doute, il est difficile d’avancer sérieusement avec des jeunes, sans fréquents clins d’oeil à la culture de masse contemporaine (comme c’est le cas ici). Et, philosophiquement parlant, dans les ‘digest’ où défilent les doctrines, ça tient globalement la route : par exemple, le montage scénique, avec ses ressources matérielles et les lumières, permet une représentation des ombres de la caverne platonicienne sur un écran, dispositif évidemment meilleur que le tableau, ce dont on aurait rêvé ; on rencontre Descartes, Spinoza, Rousseau, Schopenauer, Nietzsche, pas Hegel, ou Sartre, encore moins Marx (dont le nom n’est pas prononcé!) mais on rit ou sourit constamment, c’est l’essentiel. Bien sûr, on pourrait chipoter sur telle définition, par exemple celle de la « métaphysique » selon Aristote, mais là, ce serait le prof qui reprendrait le dessus et ce n’est pas de mise ! Spectacle à voir absolument pour se détendre mais pas que !, on l’aura compris.
Tous les jours à 11 h. jusqu’au 21 juillet. Et, à la rentrée au Grand Point Virgule (Paris) les dimanches. Durée : une heure.
Le Misanthrope, revu au théâtre des Lucioles, Avignon Off, le 8 juillet 2024.
En 1666, Molière dénonce, à travers le personnage d’Alceste, les hypocrisies générées par l’ambition d’accéder à des positions enviées à la cour, ou encore par le simple plaisir du jeu amoureux avec les uns et les autres, tel que le pratique Célimène. Les mots « ami », en opposition à « trahison » et « grimace », sont ceux qui reviennent le plus fréquemment dans la pièce. En 2024, Thomas Le Douarec – magnifiquement servi par sa troupe – démontre avec brio l’actualité de l’argument dramatique moliéresque en le reliant à nos mœurs contemporaines dominées par l’usage du portable et des réseaux sociaux, et la peur panique de se couper du monde ; il le fait tout en respectant à la lettre, pour l’essentiel, le texte originel, que l’on entend remarquablement bien. « Je veux qu’on soit sincère et qu’en homme d’honneur/ On ne lâche aucun mot qui ne parte du coeur », c’est la règle absolue d’Alceste qui n’en démordra pas tant dans ses échanges avec Philinte, qui, lui, passe constamment des accommodements, qu’avec Oronte à propos de son « sonnet » (ici un méchant air rock interprété de manière irrésistible par le metteur en scène soi-même) ou avec les « petits marquis », tous ayant reçu des gages, peu engagés, de Célimène. Actes et scènes s’enchaînent sur un fond rock judicieux et multiplient les trouvailles (par exemple celle empruntée à un célèbre jeu TV ou celle des rapprochements physiques Célimène/ Alceste que ce dernier s’emploie à ‘dés-érotiser’, marque infaillible de son refus du harcèlement autre que celui mené au nom d’un amour absolument pur et prouvé). L’interrogation sur la viabilité d’une société sans mensonge minimal ni compromis, et sur celle d’un amour entre deux êtres totalement transparent, traverse, via les rires induits par certaines situations, tout le spectacle. Toute la distribution est à citer, à commencer par un Alceste (Jean-Charles Chagachbanian) et une Célimène (Jeanne Pajon) de haut niveau. Lumières, costumes, musique, décors, accordés à la modernité de l’adaptation, sont également à la hauteur. Et, après qu’Alceste a définitivement rompu (« Trahi de toutes parts, accablé d’injustices/ Je vais sortir d’un gouffre où triomphent les vices ») le finale, chanté par toute la troupe, (« Vie, violence » de Claude Nougaro), est d’une émouvante beauté. A revoir ce spectacle sur un plateau plus resserré que précédemment, il nous a semblé gagner encore en intensité et densité. Jusqu’ au 21 juillet, Théâtre des Lucioles, Avignon à 15 h 50. Durée : 2 h.
Héliogabale, l’empereur fou, de Alain Pastor, vu au théâtre des Gémeaux, Avignon Off, le 8 juillet 2024.
Cette pièce, écrite par Alain Pastor (2002) et mise en scène par Pascal Vitiello, est d’abord l’occasion de retrouver Geneviève Casile, actrice star de la Comédie française dans les années 60 et 70, aujourd’hui sociétaire honoraire. Elle tient le rôle de Julia Maesa, la grand-mère perverse et avide de pouvoir du jeune empereur Héliogabale, qui s’est lui-même laissé griser par le pouvoir pour lequel il n’était apparemment pas fait (nous sommes en 222). Tel Alexandre de Médicis dans Lorenzaccio, il veut imposer au peuple ses débauches et son culte de la pierre noire (contre les dieux majeurs et agréés, tel Jupiter, dont le nom revient souvent, ce qui nous fait au passage, par association libre, penser à un président contemporain, lui aussi en proie à ses caprices). Mickaël Winum est particulièrement convaincant en Héliogabale. Outre la grande Geneviève Casile, Gérard Rouzier, incarnant Comazon, préfet de Rome, homme partagé entre plusieurs fidélités et trahisons, lui donne une réplique à la hauteur. Il y a un enjeu de vie et de mort pour l’empereur, car – en jouant des émotions des sénateurs et du peuple – Maesa veut imposer sur le trône Sévère Alexandre, ce à quoi elle parviendra, au prix de l’assassinat de son petit-fils (presque, mais pas tout à fait, aussi détesté par elle que sa propre fille).
Jusqu’au 21 juillet, Gémeaux Avignon, salle des Colonnes, à 13h30 (relâche les mardis). Durée : 1 h 15
Al Capone, de Christophe Delort, vu au théâtre Notre Dame le 8 juillet 2024.
Nous retrouvons Christophe Delort, auteur, metteur en scène et acteur, dans cet Al Capone, sous-titré « la vie du plus célèbre gangster des Etats-Unis ». Ce sous-titre n’est pas usurpé car, quand on n’est pas connaisseur de son histoire détaillée, on apprend beaucoup de choses sur le chef de l’Outfit, un des principaux gangs de Chicago des années 20 et 30 du 20e siècle. D’une certaine manière se retrouve ici, sur un tout autre mode évidemment, la veine éducatrice de l’auteur manifestée dans Une heure de philosophie. Dans un décor réaliste, c’est mené à toute allure, ça ne s’embarrasse pas de psychologie ni de dialogues approfondis (il s’agit de faire défiler une vie), ça « sulfate » beaucoup ! Au total, un spectacle plaisant, visible par tous à partir de 12-13 ans, avec cinq comédiens très dynamiques, accompagnés par deux excellents musiciens qui jouent des airs de jazz tout à fait adaptés aux situations.
Jusqu’au 21 juillet, théâtre Notre Dame à 21 h (relâche les mardis). Durée : 1h 25.
Vive, de Joséphine Chaffin, vu au théâtre du Train bleu, Avignon Off, le 7 juillet 2024.
C’est la force du théâtre de création comme « réjouissance intense » (selon l’expression de Brecht) de nous parler concrètement des questions humaines les plus universelles, y compris les plus douloureuses, en nous y confrontant, nous public, à même l’émotion produite en direct par les acteurs. En l’occurrence, dans une langue à la fois quotidienne et magnifique, à travers une écriture dramatique remarquablement maîtrisée, Joséphine Chaffin aborde l’inceste, le viol incestueux. Après qu’Anaïs a révélé et décrit dès le début de la pièce le crime de son père, le restaurateur étoilé Lacascade, comment l’autrice va-t-elle s’y prendre et ne pas nous enfermer dans un récit pesant ? Elle échappe totalement à ce risque en choisissant la mise en scène stylisée d’un procès d’assises, exercice difficile qu’elle réussit pleinement grâce aux quatre comédiens entourés de spectateurs qui figurent les jurés et en insérant dans les échanges entre la victime, son avocat, le président, les témoins, des flashes-back relatifs à la vie d’Anaïs dans sa famille, brisée dès l’âge de 7 ans. Cela nous vaut, avec les mêmes comédiens formidables (Clément Carabédian, Estelle Clément-Bealem, Hermine Dos Santos, Patrick Palmero), des scènes sur les exigences de la cuisine étoilée (où se manifeste la violence du père qui trouve aussi d’autres voies de domination que sexuelles) ; c’est très vivant, parfois drôle, ce qui détend l’atmosphère, et entrecoupé de moments musicaux enlevés. Enfin les scènes finales-clés, de la révélation tardive à la mère puis celle de la confession poignante du grand-père avant de mourir, emportent totalement notre émotion, tout en ayant aiguisé notre vigilance contre toutes les formes de violences sexuelles. Et, à l’issue du procès condamnant son père, Anaïs peut clamer qu’elle revit, qu’elle est « vivante », « vive » !
Vive cette création, à voir absolument du 3 au 21 juillet, Train bleu Avignon, jours impairs du 3 au 21 juillet, à 13 h 20. Durée : 1 h 25
La contrainte, d’après Stefan Zweig, vu à la Bourse du travail CGT, Avignon Off, le 7 juillet 2024.
Anne-Marie Storme a adapté et mis en scène la nouvelle de Zweig publiée en 1920 qui est un vibrant plaidoyer contre la guerre, celle qui vient d’avoir lieu, la « boucherie » de 14-18, plus généralement contre toutes les guerres, et au fond pour l’objection de conscience au nom du respect inconditionnel de la vie, et de l’humanisme universel. On pense à la phrase d’Anatole France « on croit mourir pour la patrie, on meurt pour les industriels » et au vers d’Aragon : « Ce qu’on fait de vous, hommes, femmes/ Il aurait mieux valu le taire/ Et qu’on me mette avec en terre ». En effet, les cris de Tom, un artiste-peintre (Cédric Duhem) et de son amoureuse (Anne Conti) sont pour dénoncer la maltraitance guerrière faite aux masses humaines, l’obligation admise du lien entre une appartenance nationale, une « identité » (cela résonne particulièrement en nous aujourd’hui) et l’enrôlement guerrier pour des intérêts économiques ou autres, en tout cas pas ceux des gens ordinaires. Accompagnée aux claviers et au chant par la créativité de Stéphanie Chamot, cette proposition théâtrale tient aussi de la performance musicale.
Avignon, Bourse du travail, du 3 au 20 juillet (relâche 8 et 15) à 16 h, puis en tournée en 2025 à Montataire, Tergnier, Avion, Hénin-Beaumont. Durée : 1 h 10
C’est mort (ou presque), spectacle musical de Joachim Latarjet et Sylvain Maurice, vu au théâtre du Train bleu, le 7 juillet 2024.
Sur des textes poétiques (de facture très contemporaine) de Charles Pennequin, Joachim Latarjet, usant d’une multitude d’instruments (notamment guitares électriques, trombone, trompette, tuba et basse) et d’une console électro-acoustique, livre un spectacle envoûtant qui enveloppe littéralement le spectateur.
Du 3 au 21 juillet (relâche les 8 et 15), à 18 h 40. Durée : 50 minutes.