Deux ouvrages sur la Confรฉdรฉration gรฉnรฉrale du travail unitaire (CGTU) viennent complรฉter une histoire encore parcellaire. ร propos de Jean Charles, Naissance et implantation de la Confรฉdรฉration gรฉnรฉrale du travail unitaire (1918-1927), Presses universitaires de Franche-Comtรฉ, 2023, 348 p., 25 โฌ ; Maria Grazia Meriggi, La Confederazion Generale unitaria del Lazoro et i lavoratori immigrati, prรฉface de Michel Dreyfus, Biblion, รฉdizioni Milano, 2023, 468 p., 30 โฌ
Difficile de rendre compte dโun ouvrage inachevรฉ, dont lโauteur Jean Charles (1937-2017) est dรฉcรฉdรฉ avant dโy avoir mis un point final. Lโouvrage porte sur la naissance et lโimplantation de la CGTU entre 1918 et 1927. Il est accompagnรฉ dโune bibliographie complรฉmentaire et dโune prรฉface de sa compagne, dโune introduction de Jean Vigreux et Morgan Poggoli et dโune postface de Michel Pigenet qui rappellent qui a รฉtรฉ cet historien et quelle a รฉtรฉ sa mรฉthode. Jean Charles a รฉtรฉ lโun des seuls et de premiers ร frรฉquenter les archives de lโInstitut du marxisme-lรฉninisme dans les annรฉes 1970 et au dรฉbut des annรฉes 1980. Les conditions y รฉtaient prรฉcaires, mais il avait accรจs ร des documents alors sous รฉtroites surveillances.
Dans ce travail parcellaire, Jean Charles analyse la renaissance du syndicalisme aprรจs les annรฉes de guerre. Ce travail prolonge en marquant quelques distances avec la thรจse fondatrice dโAnnie Kriegel, Aux origines du communisme franรงais (Mouton, 1964). La minoritรฉ รฉparpillรฉe issue de lโopposition ร lโUnion sacrรฉe tente alors de se regrouper. Pierre Monatte canalise autour de sa personne les diffรฉrentes minoritรฉs anciennement opposรฉes ร la guerre et hostiles ร la ligne de ยซ prรฉsence ยป adoptรฉe par la CGT et qui dรฉfendent les principes de la lutte de classes. ร partir de la Rรฉvolution russe, un autre dรฉbat est sous-jacent, la place de la Russie des Soviets. Les minoritaires, mais pas tous, sont favorables ร lโadhรฉsion ร la Troisiรจme Internationale. Lโautre facteur qui aggrave la crise entre les minoritaires (autour de Monatte notamment) et les majoritaires (autour de Jouhaux, pour simplifier) est la grande grรจve des cheminots durant l’hiver et le printemps 1920. Elle se dรฉroule en trois phases successives, se solde par un รฉchec et par un reflux considรฉrable des effectifs de la CGT.
Jean Charles discute longuement la thรจse dโAnnie Kriegel sur les responsabilitรฉs des majoritaires et des minoritaires dans la grรจve et dans ses consรฉquences sur la scission. Pour Charles, qui adopte la thรจse de la minoritรฉ, cette derniรจre nโest pas responsable de son รฉchec et cela ne remet nullement en cause lโidรฉe de grรจve gรฉnรฉrale conduisant ร la Rรฉvolution, alors quโAnnie Kriegel dรฉfendait lโoptique inverse, tous les syndicalistes รฉtaient partie prenante de cet รฉchec. La naissance de lโInternationale syndicale rouge (ISR) permet ร la minoritรฉ de rebondir. La majoritรฉ confรฉdรฉrale, sโappuyant sur les รฉvรฉnements de Russie et les textes รฉmanant de lโInternationale communiste, tente de limiter lโinfluence minoritaire, dโautant que ces derniers se sont regroupรฉs en Comitรฉs syndicalistes rรฉvolutionnaires, qui cherchent ร prendre le contrรดle de la CGT. La situation a รฉtรฉ des plus confuses. La minoritรฉ a progressรฉ extrรชmement rapidement. Suivant les interprรฉtations de Monatte, lโauteur penche pour un basculement de la CGT vers la minoritรฉ, les majoritaires derriรจre Jouhaux, Dumoulin et Merrheim rรฉussissant ร lโempรชcher. Charles y voit surtout des manลuvres dโappareil et un congrรจs tout proche de basculer vers lโorientation minoritaire. La scission dรฉjร dans les tรชtes est actรฉe dans les faits entre le mois dโaoรปt et le mois de dรฉcembre 1921.
Les minoritaires se sont mis hors de la CGT, grandement aidรฉs par la direction confรฉdรฉrale qui a tout fait pour les pousser dehors. Le congrรจs de dรฉcembre 1921 signe la scission dans le mouvement syndical et lโacte de naissance de la CGTU. Rรฉtrospectivement, les minoritaires semblent majoritaires au vu des chiffres fournis, mรชme si la vieille CGT les conteste avec vรฉhรฉmence, y voyant nombre de syndicats fantoches. La CGTU ร peine nรฉe un nouveau champ de bataille sโouvre entre les diffรฉrentes interprรฉtations du syndicalisme. Pour rรฉsumer, trois groupes sโopposent : les syndicalistes de La Vie ouvriรจre, dont Monatte a confiรฉ la direction ร Monmousseau, les syndicalistes du PC et les syndicalistes libertaires. En outre, pour complexifier le phรฉnomรจne, dans le PC tout nโest pas clair non plus : certains, comme le secrรฉtaire gรฉnรฉral LO Frossard, sont hostiles ร la prise de contrรดle du mouvement syndical par un parti politique. Le basculement sโopรจre quand la SFIC, grandement aidรฉ par les รฉmissaires de lโIC et de lโISR prรฉsents en France, arrive ร lui faire entรฉriner les positions de lโIC. Une premiรจre direction dโinspiration libertaire est mise en place. Un pacte, certainement rรฉdigรฉ par le vieux dirigeant de la CGT dโavant 1914 Victor Griffuelhes, et signรฉ par quelques responsables libertaires ou syndicalistes, scelle une alliance secrรจte fondรฉe sur le modรจle bakounien de conspiration. Il permet ร ces militants de prendre momentanรฉment le contrรดle de la centrale et de donner dans les premiers mois une orientation fortement marquรฉe par les traditions antiautoritaires. Le pacte est rรฉvรฉlรฉ aux autres militants syndicalistes, ร la veille du congrรจs de Saint-รtienne qui se tient ร la fin juin 1922. Lโauteur revient sur les dรฉbats qui ont รฉmaillรฉ le congrรจs. En fait, les รฉchanges portent sur lโadhรฉsion aux principes de la Rรฉvolution russe et les communistes et le noyau de La Vie ouvriรจre est largement majoritaire : au mythe de la grรจve gรฉnรฉrale sโest substituรฉ le mythe soviรฉtique.
Les annรฉes 1923-1927 ne sont que partiellement analysรฉes par Jean Charles. Il montre cependant que lโancien cadre fรฉdรฉraliste et de syndicats de mรฉtier, hรฉritรฉ de la vieille CGT, est remplacรฉ par une organisation centralisรฉe, faite dโUnions rรฉgionales et de syndicats dโindustrie. Parallรจlement, il propose une รฉtude minutieuse sur les effectifs. Sans rรฉellement trancher, il souligne que la CGTU a connu des progrรจs dans les deux annรฉes qui suivent les congrรจs de Bourges tenu en 1923, avant de voir un รฉmiettement de ses effectifs. Le fer de lance de la centrale reste sur un plan professionnel les cheminots et la rรฉgion parisienne sur un plan local.
Comme lโouvrage nโest pas achevรฉ, il est indiquรฉ ร plusieurs reprises “partie ร reprendre ou ร rรฉรฉcrire”, il est, dans ces conditions, difficile de dire si lโauteur aurait rรฉellement รฉtudiรฉ le travail fractionnel conduit par les militants communistes dรจs lโannรฉe 1922. Ainsi, lโun des signataires du Pacte รฉvoquรฉ prรฉcรฉdemment a รฉtรฉ favorable trรจs tรดt ร la ligne de La Vie ouvriรจre. De mรชme, Michel Relenque, un autre des signataires, a pour le moins jouรฉ un rรดle ambigu. Autre question, les financements par lโISR de La Vie ouvriรจre et plus largement des communistes de la CGTU ne sont pas รฉvoquรฉs alors que des traces accessibles existent dans les archives consultรฉes par l’historien. Mรชme si lโargent de Moscou ne fait pas tout, il a substantiellement aidรฉ au dรฉveloppement de la centrale. Autre interrogation, quid du drame de la Grange-aux-Belles du 11 janvier 1924, qui a vu la mort deux libertaires tuรฉs par le service dโordre du PCF, qui est ร lโorigine du dรฉpart dรฉfinitif des libertaires de la centrale, dont des traces existent dans les archives que la CGTU envoyaient rรฉguliรจrement ร Moscou ?
Dans son dernier ouvrage, l’historienne Maria Grazia Meriggi traite de la question de lโorganisation des travailleurs immigrรฉs par la CGTU au cours des annรฉes 1923-1936. Lโautrice, qui avait publiรฉ Entre fraternitรฉ et xรฉnophobie (Arbre bleu, 2018) analyse, aprรจs รชtre revenue sur les origines de la scission syndicale, la question posรฉe aux organisations syndicales par les phรฉnomรจnes migratoires au lendemain de la Premiรจre Guerre mondiale. Elle รฉtudie ensuite la maniรจre dont La vie ouvriรจre les a traitรฉs avant la naissance de la Main-dโลuvre immigrรฉe (MOI) comme sous-section de la CGTU.
Dรจs 1921, lโรฉgalitรฉ des salaires et de condition est exigรฉe. Le plus souvent cโest lโISR qui impulse les initiatives. La premiรจre tentative dโorganisation dans le MOE โย qui devient en 1931 la MOI โ date de 1923. Parallรจlement, la centrale met sur pied une organisation pour la main-dโลuvre coloniale. Mรชme si lโon peut rester dubitatif face aux chiffres avancรฉs, rapidement les chiffres officiels grimpent, les unitaires annoncent que plus de 55ย 000 immigrรฉs seraient syndiquรฉs en 1928 chacun dans des groupes de langue. Les chiffres approximatifs tournent plutรดt autour de 20ย 000. Maria Grazia Meriggi passe ensuite en revue lโensemble des actions de la centrale unitaire pour former de comitรฉs intersyndicaux mรฉlangeant immigrรฉs et nationaux ou dโorganiser des groupes de langue spรฉcifiques qu’elle suit grรขce ร lโanalyse des comptes rendus de rรฉunions. Pendant les douze annรฉes dโexistence, la centrale unitaire nโa de cesse que de tenter dโorganiser cette catรฉgorie de travailleurs.
Maria Grazia Meriggi analyse รฉgalement les congrรจs confรฉdรฉraux pour souligner que la MOE/MOI a รฉtรฉ une question rรฉcurrente pour les unitaires, mais qu’en dรฉpit dโune volontรฉ affirmรฉe elle a toujours eu du mal ร syndiquer les travailleurs immigrรฉs. Parallรจlement, elle montre que les autoritรฉs ont portรฉ une attention soutenue ร lโaction unitaire chez les travailleurs immigrรฉs, nombre de ces derniers s’รฉtant lancรฉ dans lโaction syndicale ayant รฉtรฉ expulsรฉs, ร lโimage de Thomas Olzanski, le mineur polonais, qui termine sa carriรจre en URSS.
Le bilan de la CGTU est en la matiรจre mitigรฉ avec quelques progrรจs lors du Front populaire.
Sylvain Boulouque