Si lโon considรจre lโabondance et la flamboyance de la littรฉrature qui รฉvoque la rรฉvolution bolchevique, lโรฉquipรฉe des Russes blancs fait plutรดt pรขle figure. Une รฉquipรฉe qui est perรงue comme celle de monarchistes revanchards, accrochรฉs ร leurs privilรจges et soutenus, pour ne pas dire tรฉlรฉguidรฉs, par des puissances capitalistes qui voulaient ร tout prix รฉviter la contagion rรฉvolutionnaire. Lโouvrage de Jean-Jacques Marie permet de faire un point plus prรฉcis.
ร propos du livre de Jean-Jacques Marie, La guerre des Russes blancs, Tallandier, 2017, 524p, 24,90โฌ)
Article paru dans LโOURS 468 (mai 2017), page 6.
Jean-Jacques Marie a lโimmense mรฉrite de prรฉsenter avec clartรฉ et prรฉcision une guerre qui apparaรฎt gรฉnรฉralement comme confuse et dรฉroutante. Fort bien documentรฉ, le livre mรฉrite dโรชtre saluรฉ pour sonย ยซย objectivitรฉย ยป โย mรชme si le terme ne plaรฎt pas aux historiens โ puisque lโauteur, plutรดt que de nous assรฉner ses propres analyses, prรฉfรจre gรฉnรฉralement citer les รฉcrits ou les proclamations des dirigeants Blancs, dont on peut signaler quโils furent souvent sans illusion et sans indulgence pour leur propre camp,
Une victoire ร portรฉe de main
Les Blancs parurent, plusieurs fois, รชtre ร un doigt de la victoire. La rรฉvolution dโOctobre rรฉsulta dโun coup de force dโune poignรฉe de bolcheviks, alors quโune large majoritรฉ du peuple russe avait votรฉ, ร lโรฉlection de la constituante, pour les socialistes rรฉvolutionnaires qui, pas plus que les mencheviks ou le parti de droite des Cadets, ne soutirent un rรฉgime qui dut aussi se dรฉbattre avec des insurrections populaires de paysans excรฉdรฉs par la lourdeur des rรฉquisitions gouvernementales. En dรฉcembre 1918, les Blancs prenaient Perm et menaรงaient sรฉrieusement Moscou. En juin 1919, lโarmรฉe de Ioudenitch entrait dans les faubourgs de Petrograd. En octobre 1919, Denikine effectuait une percรฉe spectaculaire qui le menait ร moins de 300 kilomรจtres de Moscou. Et pourtant les Rouges tinrent bon et les Blancs connurent une dรฉbandade effroyable, aprรจs sโรชtre un moment accrochรฉs ร la Crimรฉe. En fait, lโintรฉrรชt majeur du livre cโest de nous offrir lโensemble des raisons pour lesquelles les Blancs ne lโont pas emportรฉ, et mรชme ne pouvaient pas lโemporter.
Des Blancs sans stratรฉgie politique
Dโabord et surtout ils perdirent la bataille de la propagande, en รฉtant incapables de proposer une plate-forme politique. La plupart des dirigeants รฉtaient au fond dโeux-mรชmes monarchistes, mais ils se rendaient compte que les masses rejetaient toute idรฉe de retour en arriรจre. Ils sโen tinrent donc ร une ligne strictement militaireย : dโabord gagner la guerre, รฉcraser les bolcheviks, et cโest aprรจs la victoire que les dรฉcisions concernant les structures politiques et les rรฉformes sociales seraient prises par une assemblรฉe constituante dรฉmocratiquement รฉlue. Or les paysans attendaient des engagements immรฉdiats et concrets sur la reconnaissance de leur droit ร conserver les terres quโils avaient occupรฉes. Comme le disait Timochenko, le chef Blanc du parlement du Koubanย :ย ยซย Une guerre civile, cโest dโabord une guerre sociale et secondairement politiqueย ยป. Cโest ce que ne comprirent point les gรฉnรฉraux Blancs.
Pas plus quโils ne comprirent que leur nationalisme russe trรจs รฉtroit dรฉtournait dโeux les peuples ou les minoritรฉs ethniques eux-mรชmes en conflit avec les bolcheviks, les Polonais, Finlandais, Ukrainiens ou Cosaques qui hรฉsitant ร sโengager aux cรดtรฉs des Blancs, qui ne rรฉpondaient que par lโaffirmation de lโunitรฉ de la grande Russie ร toutes les demandes dโindรฉpendance et mรชme dโautonomie. Certains firent dรฉfection ร des moments dรฉcisifs.
Lโabsence de stratรฉgie militaire
Quant ร la conduite mรชme des opรฉrations, elle fut marquรฉe du sceau du dรฉsordre et de la confusion. Compte tenu des rรฉticences des milieux populaires, les armรฉes blanches comptaient une proportion impressionnante dโofficiers et dโรฉtudiants. Or, on est surpris du manque dโenthousiasme โย et cโest un euphรฉmisme โ des officiers dont beaucoup ne cherchaient que le refuge dโune planque administrative, en contribuant ร dรฉvelopper une bureaucratie tentaculaire. Certes, les Rouges pouvaient compter sur des effectifs thรฉoriques nettement plus importants.
Mais ils ne pouvaient en mobiliser quโune partie et les Blancs auraient pu compenser leur infรฉrioritรฉ numรฉrique. Encore eรปt-il fallu au sommet un peu plus de cohรฉrence et de cohรฉsion. Les armรฉes blanches รฉtaient rรฉparties sur quatre secteursย : ร lโEst, en Sibรฉrie, cโรฉtait lโarmรฉe de Koltchak, au Sud, dans la rรฉgion du Don, celle de Denikine, au Nord-ouest, celle de Ioudenitch, au Nord-Est, celle de Miller, mais il nโexistait aucune coordination entre elles, et la nomination de Koltchak au poste de gรฉnรฉral en chef nโeut aucun effet pratique. Les gรฉnรฉraux avaient souvent entre eux des dissensions graves. Ainsi les rapports entre Denikine et son adjoint Wrangel รฉtaient exรฉcrables.
Un tel dรฉsordre au sommet ne pouvait quโavoir des effets pervers. Les armรฉes blanches nโavaient pas dโintendance, et les soldats vivaient sur lโhabitant, ce qui ne leur attirait guรจre la sympathie du peuple. Trop souvent, le goรปt de la razzia lโemporta sur la volontรฉ de vaincre et, dans les moments critiques, les trains servaient davantage ร lโachemiยญnement du butin quโau transport des troupes.
Et il ne faudrait pas sous-estimer la diffรฉยญrence de charisme entre les leaders des camps en prรฉsence. Certes, Denikine tรฉmoigne, dans ses รฉcrits de belles qualitรฉs de luciditรฉ et de finesse, mais ni lui ni ses collรจgues Blancs nโรฉtaient des orateurs capables de galvaniser les foules. Leur personnalitรฉ รฉtait terne. On รฉtait bien loin de la flamboyance dโun Trotski dont les harangues savaient soulever les troupes.
Ainsi, la petite ยซ armรฉe des volontaires ยป orgaยญnisรฉe par Denikine eut beau grossir et accumuler les victoires, les Blancs eurent beau contrรดler un temps une grande partie des ressources du pays, lโรฉchec รฉtait inรฉvitable dans cette guerre qui fut marquรฉe par des atrocitรฉs et des cruautรฉs difficilement imaginables
Claude Dupont