Accueilli dans la belle collection ยซย Gauche dโici et dโailleursย ยป dirigรฉe par Gilles Candar, รฉditรฉ avec le concours de la Fondation Jean-Jaurรจs et de la Sociรฉtรฉ dโรฉtudes jaurรฉsiennes, lโouvrage a de quoi satisfaire un large publicย : les amateurs de biographies historiques dโabord, avec celle de Hermann Ewerbeck, dโhistoire des controverses du socialisme europรฉen au XIXe siรจcle ensuite, et enfin des transferts culturels via les traducteurs.
ร propos du livre de Amaury Catel, Le traducteur et le dรฉmiurge. Hermann Ewerbeck un communiste allemand ร Paris (1841-1860), prรฉf. Christophe Prochasson, Nancy, Arbre bleu, 2019, 275p, 28โฌ)
Article paru dans LโOURS nยฐ493, dรฉcembre 2019, p. 8.
Nรฉ en 1816 ร Dantzig, formรฉ ร la mรฉdecine ร Berlin, Hermann Ewerbeck sโinstalle en 1841 ร Paris et intรจgre la Ligue des Justes dont il prend rapidement la direction parisienne. Devenue en 1848 Ligue des communistes, Ewerbeck la quittera dรฉbut 1850 et sโen expliquera directement ร Karl Marxย :ย ยซย Mรชme si jโen avais encore le temps, il me serait bien impossible de mโadonner ร ces querellesย ; je lโai fait jusquโร maintenant de bon grรฉ, mais aujourdโhui je ne le peux plus, ne lโapprรฉcie plus et ne le veux plus.ย ยป Aprรจs dix ans de frรฉquentation des communistes allemands en exil ร Paris, Ewerbeck justifie son retrait de la Ligue par une analyse de la situation politique et affirme son besoin de se consacrer exclusivement ร la traduction.
Tenir entre Marx et Proudhon
Cette analyse politique est double. Dโune part le ยซย lieu de rassemblement de tous les chefs de la dรฉmocratie europรฉenneย ยป sโest, selon lui, dรฉplacรฉ de Paris ร Londres. Surtout, lโaction dโune Ligue nโest plus en phase avec lโรฉtat des classes populaires. Pour leur insuffler ยซย lโidรฉe vraieย ยป, il convient dรฉsormais de sโen remettre ร la presse communisteย : ยซย Je crois que les travailleurs, tant en France quโen Allemagne, sโorganisent et se prรฉparent aujourdโhui trรจs bien ร lโaction future sans la Ligue.ย ยป La vigueur dโune telle affirmation adressรฉe ร Karl Marx, dans une lettre que Catel place en annexe de lโouvrage, aurait de quoi surprendre si les pages qui prรฉcรจdent ne nous avaient pas donnรฉ ร voir la centralitรฉ dโEwerbeck dans le milieu agitรฉ des exilรฉs allemands sous la Monarchie de Juilletย ; sโinscrivant, comme le note Christophe Prochasson dans la prรฉface quโil donne ร lโouvrage, dans les pas de Jacques Grandjonc et des travaux de ยซย la petite รฉcole de Trรจvesย ยป, lโouvrage de Catel peut รฉgalement se lire comme une ethnographie รฉclairante de ce microcosme. Lร , comme ยซย propagandiste, รฉmissaire, lรฉgislateur, professeur, รฉcrivain, traducteur, orateurย ยป et journaliste, Ewerbeck sโest dรฉvouรฉ au ยซย partiย ยป, dont il a รฉpousรฉ un grand nombre des options thรฉoriques successivesย : ยซ jeune hรฉgรฉlien virulent, fidรจle de lโicarisme cabรฉtien, socialiste โvraiโ, compagnon du proudhonisme naissant, marxien admiratif, rรฉpublicain et communiste convaincu, dรฉmocrate nationalitaire, sympathisant du positivisme, ralliรฉ prรฉcoce du bonapartisme rouge enfin.ย ยป
Autant quโil les รฉpouse, il influence ces options car lโaction politique est alors insรฉparable dโune inscription dans les controverses thรฉoriques qui agitent le milieu socialiste. Correspondant de Moses Hess, Wilhelm Weitling, Heinrich Heine, Friedrich Engels, Pierre Laffitte ou encore Auguste Comte, Ewerbeck se fait mรชme prรฉcepteur de Proudhon auquel il tente de transmettre des rudiments dโhรฉgรฉlianisme et ร qui il remet ses traductions de Grรผn, Feuerbach ou Engels. Dรจs lors, comment dire si Ewerbeck fut proudhonien ou si le proudhonisme se nourrit dโEwerbeckย ? Voilร le genre de rรฉductions quโร travers la figure dโEwerbeck la dรฉmonstration de Catel parvient ร dรฉpasser.
Transferts culturelsย franco-allemands
Car depuis son arrivรฉe en France, Ewerbeck entend traduire. Nourri, dans le cadre de la Bildung ouvriรจre, de rรฉflexions sur la transmission des thรจses philosophiques aux classes populaires et, comme les jeunes hรฉgรฉliens, voulant ยซย communiquer leur communisme tout philosophique, cet humanisme rรฉvolutionnaire qui doit servir de base thรฉorique ร lโalliance des Franรงais, ces piรจtres mรฉtaphysiciens tendus vers lโactions, et des Allemands, ces philosophes sans politiqueย ยป, son projet, marquรฉ par lโรฉchec des Annales franco-allemandes, est dโabord restรฉ cantonnรฉ aux tracts, brochures, articles de journaux et manifestes, dont celui, jamais รฉditรฉ, du Manifeste du Parti Communiste. Mais ร partir de 1847 sont รฉditรฉes ses traductions dโลuvres savantesย : du franรงais vers lโallemand โ Voyage en Icarie et Comment je suis communiste et mon credo communiste dโEtienne Cabet โ mais surtout de lโallemand au franรงais, les jeunes hรฉgรฉliens Bruno Bauer, Ludwig Feuerbach ou Georg Friedrich Daumerย ; cโest une contribution importante ร lโhistoire des transferts culturels franco-allemands et notamment ร lโintroducยญtion de lโicarisme en Allemagne et de lโhรฉgรฉยญlianisme en France, qui prit donc, parallรจlement ร la voie acadรฉmique cousinienne, des chemins de traverse, quโon dรฉcouvre ici. Mais qui dit ลuvre savante ne dit pas traduction dรฉpolitisรฉe, Ewerbeck est toujours lร , dans le texte, ยซย pensant, pratiquant, accompagnant sa traduction, agissant en son sein mรชme et dans son dehors.ย ยป
Affrontant le paradoxe du traducteur โ qui veut que ยซย la rรฉussite de son travail sur le texte est mesurable ร la facultรฉ qui est la sienne dโorganiser sa plus complรจte absenceย ยป โ Catel nous entraรฎne alors dans une analyse savante, richement documentรฉe et scrupuleusement rรฉfรฉrencรฉe, de ces traductions ewerbeckiennes depuis lesquelles ressurgissent le traducteur et le contexte. Le projet central de lโouvrage est lร ย : prendre pied dans le champ de lโรฉtude des traductions en les socio-historicisants. Autrement dit, via les sciences sociales, aller dรฉnicher, derriรจre les traductions, leurs logiques, en analysant le contexte de leur genรจse, les contraintes de leur rรฉalisation et le cadre de leur rรฉception. Le gain heuristique est indรฉniableย : par lโanalyse, Ewerbeck rรฉapparaรฎt. Surtout, Ewerbeck rรฉapparaissant, cโest toute la vision du milieu socialiste parisien dโalors qui se trouve enrichie, loin des gรฉnรฉalogies simplistes et des oppositions binaires qui organisรจrent les rรฉcits des fractions politiques concurrentes sur cette scรจne primitive de lโhistoire du mouvement ouvrier. Triomphe final de la scientificitรฉ donc, sur le ยซย socialisme scientifiqueย ยป mรชme.
Milo Lรฉvy-Bruhl