Trois figures girondines, trois trajectoires singuliรจres de patrons dโexรฉcutifs locaux. Cโest ce que ces livres dโentretiens avec le politiste Jean Petaux retracent. Parcours croisรฉs.
(ร propos des ouvrages de Philippe Madrelle,ย Lโart de gagner en politique, entretiens avec J. Petaux, Lormont, Le Bord de lโeau, 2019, 257p, 20โฌ, Jean-Luc Gleyze, รtre Girondin. La dรฉmocratie au quotidien, entretiens avec J. Petaux, Lormont, Le Bord de lโeau, 2020, 214p, 18โฌย et Alain Rousset,ย Le dรฉcentralisateur de la Rรฉpublique, entretiens avec Jean Petaux, Lormont, Le Bord de lโeau, 2020, 250p, 20โฌ)
Les destins politiques de ces trois socialistes girondins sont entremรชlรฉs. Il y a dโabord la figure tutรฉlaire de Philippe Madrelle, dรฉcรฉdรฉ en 2019 aprรจs avoir fรชtรฉ sa cinquantiรจme annรฉe de parlementaire โ il lโรฉtait depuis 1968, dรฉputรฉ puis sรฉnateur โ mais surtout emblรฉmatique prรฉsident du conseil gรฉnรฉral de Gironde, de 1976 ร 2015 (avec une seule interruption, de 1985 ร 1988).
Madrelle, Rousset et Gleyze :ย trois parcours
Lors de ses quatre annรฉes ร la tรชte de la rรฉgion Aquitaine, de 1981 ร 1985, Philippe Madrelle a pour directeur de cabinet Alain Rousset. Ce dernier, aprรจs avoir grandi dans le Forez et fait des รฉtudes ร Sciences Po Paris, est arrivรฉ en 1979 en Gironde comme directeur de cabinet du prรฉsident socialiste de lโAquitaine, le maire de Pau Andrรฉ Labarrรจre. Il lโest restรฉ avec Philippe Madrelle quโil retrouve en 1988 en รฉtant รฉlu au conseil dรฉpartemental. Lโannรฉe suivante, il remporte la ville de Pessac, limitrophe de Bordeaux. Cinq ans plus tard, le voici premier vice-prรฉsident du dรฉpartement, avant quโil ne prenne la rรฉgion Aquitaine en 1998. Continuellement rรฉรฉlu depuis, il se reprรฉsente en 2021 une nouvelle (et derniรจreย ?) fois pour continuer ร diriger une institution quโil a fortement modelรฉe et dont il a vu, en 2015, lโรฉlargissement avec lโintรฉgration dans la Nouvelle Aquitaine des anciennes rรฉgions Limousin et Poitou-Charentes.ย
Sโil a mis plus de temps ร accรฉder ร la tรชte dโun exรฉcutif local puisquโil a รฉtรฉ รฉlu maire de Captieux en 2014 puis lโannรฉe suivante prรฉsident du conseil dรฉpartemental ร lโรขge de 52 ans quand il succรจde ร Philippe Madrelle, toujours lui, Jean-Luc Gleyze โ issu dโun milieu populaire et peu politisรฉ โ nโรฉtait pas un novice de la politique. Depuis 2004, conseiller dรฉpartemental du plus petit canton de la Gironde, au sud du dรฉpartement et ร la frontiรจre avec les Landes, Jean-Luc Gleyze รฉtait, comme son mentor Jean Sango, secrรฉtaire de mairie aprรจs avoir arrรชtรฉ ses รฉtudes en 2e annรฉe de droit.
Les trois personnages ont donc en commun des rรฉseaux, ceux du puissant socialisme girondin, une commune rรฉticence aux mondanitรฉs bordelaises et un attachement ร la ruralitรฉ au sens large. Alain Rousset a ses bergeries, lโune ร Pessac, lโautre dans les Pyrรฉnรฉes, Jean-Luc Gleyze consacre de longs dรฉveloppements ร dire son attachement aux palombiรจres, Philippe Madrelle apparaรฎt รฉgalement comme le dรฉfenseur du reste du dรฉpartement contre les appรฉtits de Bordeaux โ ceux de Chaban puis de Juppรฉ โ alors mรชme quโil est maire dโune commune de la communautรฉ urbaine, mais situรฉe sur la rive opposรฉe de la capitale provinciale.
Gรฉnรฉrations politiques
ร travers ces trois portraits sensibles qui se dessinent au fil des entretiens empathiques de Jean Petaux, ce sont des gรฉnรฉrations politiques qui se dรฉmarquent. Le plus ancien, emblรจme du baron local, baignant dans le milieu socialiste depuis son enfance, a contribuรฉ ร affermir lโancrage du PS en Gironde en appuyant notamment ses anciens collaborateurs dans leurs carriรจxรฉres รฉlectorales. Lโexemple dโAlain Rousset en tรฉmoigne. La passion dรฉvorante de Philippe Madrelle pour la gestion des รฉquilibres territoriaux, de la carte politique et pour le combat politique au sens large est contenue dans le titre de cette (auto)biographie posthume, Lโart de gagner en politique. Le leader socialiste prรฉfรฉrait la bataille ร la mรฉcanique institutionnelle, dรฉlรฉguรฉe ร dโautres. ร lโinverse, Alain Rousset, dans la sรฉrie de tรฉmoignages qui constituent la premiรจre partie de lโouvrage (la seconde est celle du grand entretien), apparaรฎt comme un gestionnaire passionnรฉ de politiques publiques qui dรฉlaisse ร son cabinet la gestion des รฉgos et une politique politicienne quโil dit exรฉcrer. Deux gรฉnรฉrations, deux faรงons de faire de la politique, deux รฉchelons aussiย : lโun a pour lui la Rรฉgion et se concentre sur lโactivitรฉ รฉconomique, la recherche, lโindustrieโฆ Lโautre fait du dรฉpartement le levier de sa puissance โ avant que les รฉvolutions rรฉcentes de la dรฉcentralisation ne recentrent ses compรฉtences โ, et nโรฉchappe pas totalement aux accusations de clientรฉlisme. Nรฉanmoins, Jean-Luc Gleyze โ qui a รฉtรฉ fonctionnaire territorial avant dโaccรฉder ร des fonctions รฉlectives โ rappelle quโaujourdโhui les dรฉpartements, avec la perte de la clause de compรฉtence gรฉnรฉrale, sont davantage porteurs des politiques sociales, sans pour autant รชtre rรฉduits ร de simples guichets. Il montre que le dรฉpartement peut รชtre un levier de lโinnovation des politiques publiques.
Ces trois ยซ grands รฉlus ยป girondins marquent tous leur distance avec lโappareil socialiste national, ses congrรจs et ses jeux de motions, en assumant leur caractรจre ยซ girondin ยป au sens rรฉvolutionnaire du terme, rรฉaffirmant leur refus de la tentative de (re)nationaliยญsation /centralisation des politiques publiques qui caractรฉrise notamment lโรจre Macron.
Un rรฉgionaliste et deux dรฉpartementalistes
ร la lecture de ces trois portraits, on distingue aussi les nuances entre le rรฉgionaliste et les deux dรฉpartementalistes qui rappellent ce que les lois de dรฉcentralisation qui ont contribuรฉ ร prรฉserver et renforcer le pouvoir du dรฉpartement doivent au prรฉsident du conseil dรฉpartemental de la Niรจvre Franรงois Mitterrand, quand Pierre Mauroy ou Gaston Defferre ร la tรชte de deux des rรฉgions dรฉjร bien institutionnalisรฉes dans la pรฉriode prรฉ-dรฉcentralisatrice dโavant 1981, รฉtaient eux plutรดt en faveur dโune rรฉgionalisation poussรฉe. Cette plongรฉe dans le socialisme girondin par regards croisรฉs montre aussi la fiertรฉ de ses รฉlus qui tentent, par la mise en avant de leur bilan, de dรฉmontrer que le politique sur la scรจne locale peut mettre en place des politiques publiques exemplaires, au plus prรจs des habitants.
Arthur Delaporte
Article paru dans L’OURS 507, avril 2021