Maxime Lefebvre, diplomate mais aussi analyste, aprรจs dโautres ouvrages โ et dans la mรชme collection sur la politique รฉtrangรจre amรฉricaine et sur celle de lโUnion europรฉenne โ, sโinterroge sur les ressorts historiques, les outils et les orientations dโune politique รฉtrangรจre de la France en ce dรฉbut de XXIe siรจcle.
A propos de l’ouvrage de Maxime Lefebvre, La politique รฉtrangรจre de la France, PUF, Que sais-jeย ?, 4157, 2019, 128p, 9โฌ
Article publiรฉ dans L’OURS 497, avril 2010
Comme le rappelle justement lโauteur, la France est le produit, le rรฉsultat dโune volontรฉ et dโun dรฉsir de puissance. Elle est une rupture, elle sโaffirme par rapport ร lโordre ancien ou ร ceux qui prรฉtendent incarner sa continuation (le Saint Empire romain germanique). Par la succession et lโaction de chacun de ses rois puis par la Rรฉvolution franรงaise, elle sโaffirme comme nation, en agrรฉgeant sur un territoire particulier des populations disparates autour de valeurs ร vocation universelles.
Maxime Lefebvre souligne aprรจs Hubert Vรฉdrine et avec raison que la France โ avec peut-รชtre les รtats-Unis dโAmรฉrique โ est une ยซย nation politiqueย ยป ou une ยซย nation projetย ยป, elle ne se fonde pas sur une identitรฉ ethnique ou simplement historique et/ou culturelle. Il mentionne โ sans sโy attarder, alors que ce nโest pas sans lien โ que le projet europรฉen est dans son essence du mรชme ordre.
La France et lโEurope
Une chose est sรปre, et lโexposรฉ quโil en fait dans les pages suivantes lโexplicite pleinement, la politique รฉtrangรจre de la France, dans ses relations avec son voisinage europรฉen, a รฉtรฉ au cours des derniers siรจcles profondรฉment marquรฉe par cette volontรฉ dโaffirmation et de puissance. Il en retrace prรฉcisรฉment les grandes รฉtapes, depuis lโorigine jusquโร la pรฉriode la plus rรฉcente, Emmanuel Macron prรฉsident de la Rรฉpublique. Sans peut-รชtre mรชme le vouloir, il met ainsi en รฉvidence la proximitรฉ et la parentรฉ de la diplomatie des trois derniers prรฉsidents, combien la diplomatie franรงaise avec ceux-lร sโest ยซย normalisรฉeย ยป par rapport ร celles des autres รtats de lโUE. Il prรฉsente la grande permanence de cette politique depuis 1945 autour de quelques axes (engagement europรฉen, alliance occidentale, volontรฉ dโinfluence mondiale), mais aussi combien les deux premiers peu ร peu pรจsent et finalement contribuent ร rรฉduire le troisiรจme, le tout sans vรฉritable vision continue et de moyen terme. Les quelques lignes consacrรฉes ร la stratรฉgie franรงaise des relations europรฉennes et internationales rรฉduite le plus souvent ร une stratรฉgie essentiellement militaire (lโexercice rรฉgulier des Livres blancs notamment) rendent compte โ par leur concision mรชme โ de lโรฉnorme lacune ainsi rรฉvรฉlรฉe, sans structure adaptรฉe susceptible dโรชtre largement nourrie par les travaux administratifs, acadรฉmiques, de ยซย think tanksย ยป et enrichie par les dรฉbats parlementaires.
Parmi les acteurs et outils de la politique รฉtrangรจre, trรจs classiquement, Maxime Lefebvre procรจde ร un inventaire institutionnel, de la prรฉsidence de la Rรฉpublique aux assemblรฉes parlementaires, en passant par Matignon et le Quai dโOrsay. Il a plus de difficultรฉ ร รฉvoquer lโactivitรฉ diplomatique des partis politiques, des collectivitรฉs territoriales, des syndicats et des organisations de la sociรฉtรฉ civile. Il y a lร un paradoxe tout franรงaisย : une forte volontรฉ dโaffirmer une prรฉsence par un rรฉseau diplomatique parmi les plus dense au monde, mais aussi une incapacitรฉ jusquโau sommet de lโEtat ร hiรฉrarchiser dans la durรฉe les points ร dรฉvelopper ou les cibles ร atteindre et, aussi, lโincapacitรฉ ร dรฉvelopper des outils autres quโรฉtatiques, administratifs et bureaucratiques.
Quels moyens pour notre diplomatie ?
Il y a au fond, et sans quโil lโรฉnonce, comme un grand regret ou une grande tristesse de lโauteur de voir tous ces outils se rรฉduire dโannรฉe en annรฉe comme peau de chagrin et les diplomates crier misรจre, faute de moyens et dโargent. Il est tentรฉ dโy voir la perte de puissance de la France, sa perte de puissance รฉconomique particuliรจrement. Ce nโest pas faux, bien sรปr, et il nโa pas tort dโaffirmer dans sa conclusion que ยซย cโest dโabord en se fortifiant ร lโintรฉrieur, politiquement, รฉconomiquement [โฆ] que la France continuera ร peserย ยป.
Mais il nโest pas possible non plus de ne pas sโinterroger sur les diverses rรฉformes des outils de la diplomatie franรงaise au cours des 30 ou 40 derniรจres annรฉes sans inventaire plus prรฉcis, que ce soit dans le domaine de la culture et de la langue franรงaise comme dans le domaine de lโรฉconomie, et en comparaison avec les autres รtats dans le monde nourrissant une ambition.
Bien informรฉ et bien รฉcrit, lโouvrage une fois refermรฉ laisse au lecteur quelques questions ouvertes ร laquelle il a libertรฉ pour rรฉpondreย : aujourdโhui, la fille des Lumiรจres quโest la Rรฉpublique franรงaise, ses dirigeants actuels et ses citoyens, conservent-ils encore une ambition et un message universelsย ? Entendent-ils encore les porter et les incarnerย ? Comment tout cela doit-il et peut-il se conjuguer dans un cadre europรฉenย ? Ce petit livre alerte nous fournit quelques matรฉriaux si nous nous prรฉoccupons dโy rรฉpondreย !
Maurice Braud