AccueilActualitรฉLes vies multiples de Maurice Laval, par JEAN-WILLIAM DEREYMEZ

Les vies multiples de Maurice Laval, par JEAN-WILLIAM DEREYMEZ


Comme lโ€™รฉcrit Bernard Poignant dans sa prรฉface, ยซ toute vie a la mรชme dignitรฉ. Toute vie nโ€™a pas la mรชme intensitรฉ ยป, et celle de Maurice Laval, effectivement, fut intense, ร  un degrรฉ assez rare.
ย ร€ propos de BRUNO SALAรœN, Laval, un rรฉsistant. Le siรจcle de Maurice Laval,1920-2019, Chรขteaulin, Locus Solus, 2020, 64p, 11โ‚ฌBien que nโ€™ayant jamais occupรฉ le devant de la scรจne, Maurice Laval tint un rรดle รฉminent durant le siรจcle, ou presque, de son existence puisque, nรฉ en 1920, il est dรฉcรฉdรฉ le 31 octobre 2019, dans sa rรฉgion dโ€™adoption, ร  Quimper.

Issu de ce que lโ€™on appelait encore la ยซ petite bourgeoisie ยป, son pรจre dirigeait une tannerie qui ne rรฉsista pas ร  la crise des annรฉes 1930 et dont la faillite contraignit le jeune Maurice, ร  peine ses quatorze ans rรฉvolus, ร  travailler. Ses premiers mรฉtiers, imprimeur puis dessinateur industriel (Renault), lโ€™introduisirent plus tard dans la presse.

Laval appartenait ร  cette gรฉnรฉration qui eut seize ans lors du Front populaire, vingt ans au moment de la dรฉfaite, deux รฉvรฉnements qui le marquรจrent profondรฉment. Lโ€™adolescent milita dโ€™abord au sein des Faucons rouges, que la spรฉ-cialiste Liliane Guignard-Gisselbrecht qualifia joliment de ยซ nouveau nรฉ un peu illรฉgitime ยป de la SFIO, pouponnรฉs par certaines municipalitรฉs socialistes. Lโ€™attitude de Lรฉon Blum dans le conflit espagnol le conduisit vers des organisations se voulant plus ยซ rรฉvolutionnaires ยป, notamment le Parti ouvrier internationaliste, lโ€™une des nombreuses branches du trotskisme franรงais. Il militait aussi dans les Auberges de jeunesse quโ€™il souhaitait ยซ trotskiser ยป. Aprรจs la scission lors de laquelle une partie des ajistes rejoignit Vichy avec Marc Augier qui, ancien membre du cabinet de Lรฉo Lagrange, suivit un itinรฉraire le menant aux Jeunes de lโ€™Europe nouvelle, ร  la Ligue des volontaires franรงais contre le bolchevisme et ร  la Waffen-SS, Maurice Laval tenta de maintenir le courant de gauche dans les Auberges, tout en poursuivant clandestinement son militantisme ร  la IVe Internationale. ร€ partir de janvier 1941 โ€“ย automne 1940 paraรฎt moins convaincant au vu des documents publiรฉs dans lโ€™ouvrage โ€“, il servit dans le rรฉseau Thermopyles relevant du BCRA, conservant dโ€™ailleurs cette appartenance aux services spรฉciaux jusque dans les annรฉes 1950-1960. Arrรชtรฉ par la police franรงaise, internรฉ ร  la Santรฉ puis ร  Fresnes, il fut dรฉportรฉ ensuite ร  Neuengamme, Gross-Rosen, Mauthausen, Sachsenhausen, dโ€™oรน il subit lโ€™une de ces ยซ marches de la mort ยป fatales ร  nombre de dรฉportรฉs vers la Baltique.

RDR, SFIO, FM, PSU
La Libรฉration le vit dโ€™une part participer aux diverses expรฉriences politiques, encore dans la mouvance trotskiste puis au Rassemblement dรฉmocratique rรฉvolutionnaire (RDR), oรน il retrouva David Rousset, Jean-Paul Sartre, Fred Zeller et de nombreux membres des Jeunesses socialistes partis de lโ€™organisation lors de la scission des trotskistes. Aprรจs le dรฉlitement du RDR, Laval commenรงa une carriรจre dans la presse, ร  Octobre puis ร  Combat avec Claude Bourdet, connu ร  Sachsenhausen, et mรชme ร  La Franรงaise oรน il tint momentanรฉment le courrier du cล“ur… Secrรฉtaire gรฉnรฉral de Combat, il y cรดtoya Albert Camus, mais se trouva plutรดt cantonnรฉ dans des tรขches administratives, ร  son grand regret. Il participa, avec Bourdet, Gilles Martinet et dโ€™autres, ร  la crรฉation de Lโ€™Observateur, dont il devint le directeur administratif. Au mรชme moment, il rejoignit la SFIO ce qui lui permit de figurer sur une liste de gauche ร  la mairie de Montrouge, oรน il fut adjoint aux affaires sociales. Opposant ร  Guy Mollet avec ร‰douard Depreux, Daniel Mayer, Alain Savary, il rallia le Parti socialiste autonome, puis passa au PSU oรน il retrouva Laurent Schwartz, rencontrรฉ ร  la Libรฉration au sanatorium de Saint-Hilaire-du-Touvet qui lโ€™avait introduit ร  la franc-maรงonnerie dans laquelle, initiรฉ en 1954 ร  la Grande Loge de France, il se mรชla aux militants Force ouvriรจre, syndicat auquel il appartenait.

… SFIO, PS…
En 1963, il quitta le PSU, critiquant vivement la ยซ stรฉrilitรฉ ยป de ce parti qui ยซ caricature les espoirs ยป quโ€™il plaรงait en lui, et retourna ร  la SFIO. Lโ€™annรฉe suivante, il se sรฉpara de ยซ son ยป hebdomadaire devenu Le Nouvel observateur, supportant de plus en plus mal le ton des รฉditoriaux de Jean Daniel1. Il collabora ร  la Quinzaine littรฉraire, ainsi quโ€™ร  50 millions de consommateurs jusquโ€™ร  sa ยซ premiรจre retraite ยป, en 1980, consacrant alors son temps aux organisations professionnelles, syndicat des journalistes FO, NMPP, OJD jusquโ€™ร  sa ยซ seconde ยป retraite en 1995. Quelque peu รฉloignรฉ du PS, il y reprit sa carte, attirรฉ par Michel Rocard quโ€™il considรฉrait comme un nouveau Mendรจs France. Il sโ€™รฉ31loigna aussi de la maรงonnerie, les loges quimpรฉroises ne comprenant pas toujours la force de cette personnalitรฉ.

On le voit, la vie de Maurice Laval sโ€™avรฉra effectivement intense, faite dโ€™engagements qui, tout en รฉtant divers sโ€™orientaient dans une mรชme direction, faite aussi dโ€™un travail assidu dans la presse, peut-รชtre pas au niveau souhaitรฉ, celui de lโ€™รฉcriture.

Lโ€™ouvrage de Bruno Salaรผn, illustrรฉ de nombreux documents, reposant sur des entretiens avec Maurice Laval et ses proches, sur les archives personnelles de lโ€™intรฉressรฉ, sur des archives publiques, permet de mieux cerner cette personnalitรฉ demeurรฉe en partie dans lโ€™ombre mais qui constitua le terreau militant du mouvement socialiste en France.

Jean-William Dereymez

  1. Il chargea sa seconde รฉpouse dโ€™รดter lesdits รฉditoriaux avant de lui passer le pรฉriodique…

Article paru dans L’OURS nยฐ500, juillet-aoรปt 2020.

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