ยซย Rolihlahlaย ยป, ยซย Madibaย ยป ยซย Dalibhungaย ยปย : toute la destinรฉe de Mandela tient dans ses trois noms. Fabrice dโAlmeida interroge dans un rรฉcent que sais-jeย ? les combats exceptionnels dโun homme qui passa de la prison ร la prรฉsidence de lโAfrique du Sud. Un rรฉcent documentaire sur Le procรจs de Mandela et des autres ouvert en 1963 lui redonne la parole.ย A propos du livre de Fabrice dโAlmeida,ย Nelson Mandela, Puf, Que sais-je ?, 2018, 127p, 9โฌ (article ร paraรฎtre dans LโOURS 482, novembre 2018, page 7) et du documentaire Le Procรจs de Mandela et des autres.
Lโinstitutrice qui choisit le prรฉnom chrรฉtien de Nelson pour son jeune รฉlรจve avait-elle une intention symboliqueย ? Nul ne le sait. La question nโintรฉresse guรจre Fabrice dโAlmeida qui prรฉfรจre sโattarder sur la sรฉrie des noms que la tradition bantoue lui a attribuรฉeย : ยซย Rolihlahlaย ยป dโabord, nom de naissance qui peut se traduire par ยซย lโagitateurย ยป, ยซย Madibaย ยป ensuite, son nom de clan, qui signifie ยซย le rรฉconciliateurย ยป et enfin son ยซย nom dans le monde des espritsย ยป donnรฉ ร lโoccasion de son initiation par des maรฎtres qui avaient dรฉjร une petite idรฉe de la trempe de lโadolescent de seize ans, ยซย Dalibhungaย ยป, le fondateur des Bhunga, soit le ยซย fondateur de communautรฉย ยป.
Toute la destinรฉe de Mandela tient dans ces trois noms. Rolihlahla, le rebelle, aprรจs sโรชtre opposรฉ notamment ร la tradition xhosa dโun mariage arrangรฉ, entre rapidement dans la lutte contre lโรtat sรฉgrรฉgationniste sud-africain et, au dรฉbut des annรฉes 1960, engage lโANC dans la voie de la lutte armรฉe. Cโest le Mandela premiรจre maniรจre en quelque sorte. Mais qui peut rรฉapparaรฎtre sous lโhabit du vieux sage comme lors du massacre de Boipatong, en juin 1994, quand il autorise les hommes de lโANC ร dรฉfendre le siรจge du parti par tous les moyens, y compris au prix du sang. Les deux autres noms se rapportent ร la derniรจre pรฉriode de sa vie, celle dโaprรจs lโemprisonnementย : Madiba, le nom clanique, le nom affectueux, utilisรฉ par les Sud-africains noirs, puis les Africains de tout le continent, est une piรจce de lโicรดne, avec la haute stature รฉmaciรฉe et les cheveux blancs. Rรฉconciliateur, cโest ce quโil a voulu รชtre dรจs sa sortie de prison, mais sans plier face ร de Klerk soucieux de protรฉger les intรฉrรชts de la minoritรฉ blanche. Et fondateur de communautรฉ, le pรจre de la Nation arc-en-ciel lโest indรฉniablement quelle que soit la rรฉalitรฉ qui sโy rattache. Cโest dโailleurs sous le nom de Dalibhunga, ยซย le crรฉateur de peupleย ยป, quโil a รฉtรฉ enterrรฉ dans le village de son enfance.
On le voit, il est, sโagissant de Mandela, difficile de dรฉmรชler le rรฉel du symbolique, de dรฉgager la personne de son enveloppe iconiยญque, tant la dimension historique du personยญnage est immense. Entrรฉ ยซย dans lโรฉtroit panthรฉon des grands hommesย ยป, il y tient une place singuliรจre dโhomme sans tache que rien ne vient remettre en cause. Il y a contribuรฉ, nous dit Fabrice dโAlmeida bien en peine de lui compter ยซย des erreursย ยป, par la force de sa parole et le poids dโune autobiographie quiย ยซย a imposรฉ sa version de lโhistoire comme la plus vraieย ยป. Dโentrรฉe lโhistorien nous fait part de la difficultรฉ quโil a eue ร se dรฉgager de cette emprise pour ne pas tomber dans lโhagiographie. ร la lecture, on comprend le mal que ce spรฉcialiste de lโiconographie sโest donnรฉ pour rendre au lecteur un Mandela simplement humain. Il y parvient souvent mรชme si lโaffection pour son sujet perce ร chaque ligne.
Sa biographie est menรฉe au grand galop. Cโest la contrainte de la collection, et lโauteur dรฉjร rompu ร lโexercice sโy plie sans trop dรฉpouiller son rรฉcit dโun contexte complexe fort utile aux รฉtudiants de premiรจres annรฉes auxquels lโouvrage est destinรฉ. F. G.
Nicolas Champeaux et Gilles Porte, Le procรจs de Mandela et des autres,
Du procรจs il ne reste que les voix. Celle douce, prรฉcieuse, avec ces inflexions retenues caractรฉristiques de la langue des anglophones sud-africains, du procureur gรฉnรฉral. Celles des avocats, George Bizos et Joel Joffe, celles des accusรฉs, qui se prรฉsentent comme on les nomme, numรฉro 1, numรฉro 2, numรฉro 3… N’ayant rien ร perdre, convaincus d’รชtre condamnรฉs ร mort, les neuf dirigeants de l’ANC avaient dรฉcidรฉ de faire de leur procรจs la tribune de leur combat.
Comment faire un film avec un tel matรฉriauย ? En posant un casque sur les oreilles des acteurs survivants et en les confrontant avec les enregistrements de leurs propres paroles. Les vieux messieurs s’รฉcoutent et ร cinquante-cinq ans de distance ne trouvent rien ร redire ร leurs dรฉclarations d’alors. Militants toujours, ils expliquent comment la stratรฉgie de dรฉfense s’est construite collectivement et, on le devine, dans la douleur, comme ce dut รชtre le cas pour la dรฉcision de ne pas faire appel de la sentence quelle qu’elle serait. L’analyse n’empรชche pas l’รฉmotion, celle qui fait monter les larmes aux yeux de Denis Golberg se remรฉmorant la sรฉparation d’avec les siens.
L’autre excellente idรฉe du film, c’est de pallier l’absence d’images d’archives par des images d’animation que l’on doit ร Oerd van Cuijlenborg. Dans un strict noir et blanc, il donne corps aux voix et restitue la sombre atmosphรจre de l’apartheid. Face ร la silhouette du procureur, ร laquelle le dessin donne la duretรฉ รฉlรฉgante qu’on entend dans sa voix mais aussi la dimension fantastique d’un immense oiseau de proie quand il รฉtend ses manches dans une envolรฉe oratoire, celles des prรฉvenus, plus petites, sagement alignรฉes, privรฉes de gestuelle, collent impeccablement ร l’intelligence pesรฉe de leurs dรฉclarations telles que les rendent les archives sonores.
Le film a รฉtรฉ possible grรขce ร l’ย ยซย archรฉophoneย ยป, invention d’un savant franรงais, Henri Chamoux, qui a permis la lecture des enregistrements devenus inaudibles, et grรขce au travail de l’INA qui les a restaurรฉs et numรฉrisรฉs (les bandes-son rรฉparรฉes ont รฉtรฉ remises par le prรฉsident Hollande ร son homologue, J Zuma lors d’une visite officielle en juillet 2016). Il a reรงu le Prix du public au festival international du film de Durban. Ce public, on en aperรงoit un petit รฉchantillon dans le film. Des lycรฉens, des noirs, des blancs et des ยซย autresย ยป, assis cรดte-ร -cรดte, rรฉunis dans l’รฉcoute รฉmue des vieux tรฉmoins, comme une illustration de la ยซย nation arc-en-cielย ยป qu’ils avaient rรชvรฉe. Ultime clin d’oeil de l’histoire, les trois condamnรฉs survivants, les trois rรฉsistants magnifiques, Andrew Mlangeni, le noir, Ahmed Kathrada l’ย ยซย indienย ยป (qui pouvait รชtre aussi Pedro le Portugais) et Denis Golberg, le juif, en sont aussi l’incarnation.
Franรงoise Gour