Deux pamphlets et une รฉtude viennent participer aux dรฉbats sur la question de lโintersectionnalitรฉ et de la culture de la dรฉconstruction. A propos de Anne Toulouse, Wokisme. La France sera-t-elle contaminรฉe, Le Rocher, 2022, 198 p., 17,90 โฌ ; Alex Mahoudeau, La panique woke. Anatomie dโune offensive rรฉactionnaire, Textuel, 2022, 160 p.,ย 16,90 โฌ ; Alexandra Oeser, Comment le Genre construit la classe, CNRS รฉditions, 2022, 300 p., 24 โฌ
Tous les auteurs sโaccordent sur une chose, la terme woke nโest connu que dโune minoritรฉ de la population. Il signifie originellement ยซย prendre conscience ยป. Avec humour, Alex Mahoudeau rappelle que lorsquโil a รฉcrit son livre, ses amis lui ont parlรฉ des plats cuisinรฉs.
Le premier est celui de la journaliste Anne Toulouse qui dรฉcortique le wokisme ร partir de ce qui sโest passรฉ aux Etats-Unis. Notons cependant que les termes du livre sont plus posรฉs que ce que laisse entendre lโรฉditeur sur la couverture. Elle rappelle que le terme est apparu quand les Afros Amรฉricain.e.s puis les minoritรฉs sexuelles ont dรฉnoncรฉ les discriminations textuelles et verbales dont elles pouvaient รชtre les victimes. Elles et ils ont cherchรฉ ร interdire dans lโespace public ces expressions. Depuis quelques annรฉes,ย le terme a traversรฉ lโAtlantique. Trรจs vite, lโautrice monte en รฉpingle quelques histoires pour rejeter cette notion tout en admettant lโintentionnalitรฉ positive de lโexpression.
Alex Mahoudeau rรฉpond par anticipation. Il montre que le terme est surtout utilisรฉ par la droite de lโรฉchiquier politique โ de lโancien ministre de lโEducation nationale jusquโร une chaine dโinformation continue. Le mot commence ร รชtre utilisรฉ et dรฉnoncรฉ dans ces milieux au tournant des annรฉes 2020 saisissant le prรฉtexte du boycott et des interruptions de quelques confรฉrences par quelques militants. Comme les ยซย antiwokistesย ยป, lโauteur sombre dans le mรฉlange et lโassimilation, voyant dans cette dรฉnonciation lโhรฉritage de la ยซย contre rรฉvolution libรฉraleย ยป des annรฉes 1980. Il souligne cependant un รฉlรฉment centralย : le caractรจre totalement disproportionnรฉ des rรฉactions qui finalement assimile toute remise en cause des logiques de domination ร la culture woke pour sombrer dans ยซย la moraline ยป (la bien-pensance), fort en vogue en raison des rรฉseaux sociaux et des chaines dโinformation en continue.
Enfin, Alexandra Oeser dans un ouvrage ร mi chemin entre militantisme et recherche universitaire poursuit son รฉtude sur la fin des usines Molex ร Villemur-sur-Tarn. Elle montre que les ouvriรจres ont รฉtรฉ plus victimes des logiques de la mondialisation que les ouvriers, tout en soulignant quโune partie du discours fรฉministe a รฉtรฉ rรฉcupรฉrรฉ par les milieux dirigeants pour le vider de son contenu. Lโapproche favorise lโanalyse des deux cรดtรฉs de la barriรจre sociale puisquโelle sโest รฉgalement penchรฉe sur les dirigeants. Parallรจlement, elle cherche ร montrer que les diffรฉrences sexuelles sont applicables ร la crise de Molex et que le vocabulaire et les pratiques virilistes demeurent prรฉgnantes, interrogeant par la mรชme le vocabulaire et le sens des mots et des pratiques. Les hommes utilisent plus volontiers la force que les femmes. A vrai dire, il nโy rien de neuf ร lโombre des conflits sociaux, Michelle Perrot avait dรฉjร soulignรฉ la question dans sa thรจse en 1971โฆย Mais, Alexandra Oeser pose aussi ร sa maniรจre la question de lโutilisation des termes dans lโespace public.
Ces ouvrages posent in fine une question : les tabous et les interdits sont-ils forcรฉment nรฉfastesย ? Pour aller jusquโau bout de tous les raisonnements faut-il autoriser les blagues antisรฉmites ou laisser en place les statuts de Staline, puisquโaprรจs tout cela fait aussi parti de la culture woke.
Sylvain Boulouque