Que la question du ยซย populismeย ยป soit celle qui polarise aujourdโhui le dรฉbat politique et concentre, de plus en plus, les recherches en science politique ne peut quโinterroger sur ce qui ยซย nousย ยป est arrivรฉ, ร toutes celles et ร tous ceux qui, par delร leurs diffรฉrences et leurs oppositions, ont portรฉ (et portent) un projet dโรฉmancipation dรฉmocratique. Cโest le sens du ยซย notreย ยป du titre du dernier ouvrage de Pierre Rosanvallon, Notre histoire intellectuelle et politique ย (1968-2018) (Seuil, 2018, 431p, 22,50โฌ). Article paru dans L’OURS 481, septembre-octobre 2018.Il nโest pas possible en effet de livrer une analyse seulement distanciรฉe des รฉvolutions qui ont conduit ร cette situation quand on a รฉtรฉ des protagonistes, mรชme modestes, de cette histoire. Or, Pierre Rosanvallon est un intellectuel majeur dans ce qui a รฉtรฉ le dรฉbat intellectuel et politique depuis la fin des annรฉes 1960. Il lโa รฉtรฉ en unissant le travail idรฉologique et lโengagement syndical, ร la CFDT, et au Parti socialiste jusquโen 1981, et par la suite, par son ลuvre รฉrudite et exigeante qui lโa conduit au Collรจge de France, mais toujours avec le souci dโรชtre prรฉsent sur la scรจne publique, et de mener un combat collectif, avec des accents diffรฉrents selon les moments, celui de la Fondation Saint-Simon dans les annรฉes 1980-1990, par exemple, qui nโa pas la mรชme nature que celui de ยซย La Rรฉpublique des idรฉesย ยป ensuite. Pierre Rosanvallon rend, donc, compte de ses choix, en donnant les รฉlรฉments autobiographiques qui les รฉclairent, pour quโils soient un fil directeur dans lโanalyse des mutations politiques et intellectuelles quโont connues notre sociรฉtรฉ et, particuliรจrement, la gauche.
Lโambition de la ยซย deuxiรจme gaucheย ยป
Trois pรฉriodes structurent le livre, avec une partie conclusive qui envisage ยซย les tรขches du prรฉsentย ยป. La premiรจre pรฉriode, celle des ยซย enthousiasmesย ยป et des ยซย explorationsย ยป part de mai 68 et va jusquโen mai 1981. Pierre Rosanvallon ne cache pas les contradictions idรฉologiques de mai 68, particuliรจrement lโopposition entre une gauche libertaire et une gauche lรฉniniste. Mais lโesprit de mai est clairement du cรดtรฉ de ยซย lโรฉmancipationย ยป. La notion dโautoยญgestion, mot-valise รฉvidemment, a voulu lโexprimer. La tentative initiale de Pierre Rosanvallon, avec dโautres personnalitรฉs et militants (Patrick Viveret au premier rang) a รฉtรฉ de baliser une voie constructive, appuyรฉe sur son action syndicale et son engagement politique auprรจs de Michel Rocard, pour contribuer ร reconfigurer la ยซย culture politiqueย ยป de la gauche franรงaise. Lโambition nโรฉtait pas mince. Elle entrait en opposition avec, ร la fois, le socialisme รฉtatique (qui dรฉbordait largement le Parti communiste) et la social-dรฉmocratie (jugรฉe trop ยซย gestionnaireย ยป). Une รฉmancipation rรฉelle suppose de donner toute sa place aux acteurs de la sociรฉtรฉ, de privilรฉgier lโexpรฉrimentation sociale, de changer lโesprit du militantisme, de ne pas rรฉduire la dรฉmocratie au vote pour lui donner sa dimension dรฉlibรฉrative. On reconnaรฎt lร ce qui a largement contribuรฉ ร lโarmature conceptuelle de la ยซย deuxiรจme gaucheย ยป. Les analyses de cette partie montrent bien รฉgalement tout lโenvironnement intellectuel qui a permis dโapprofondir ces intentions. Tout ร fait intรฉressantes sont les pages consacrรฉes ร Cornelius Castoriadis, Claude Lefort, Ivan Illich, Andrรฉ Gorz, Alain Touraine, tous penseurs diffรฉrents mais dessinant un autre cadre que le marxisme, encore prรฉgnant ร gauche. La volontรฉ, propre ร Pierre Rosanvallon, dโaller plus loin dans lโanalyse des fondements et des dimensions de lโautonomie lโa amenรฉ ร rรฉactiver ses sources libรฉrales, notamment dans un livre important de 1979 Le Capitalisme utopique. Cela ne rend pas compte รฉvidemment de toute la richesse des analyses sur ces annรฉes.
Il faut cependant remarquer que lโessentiel des rรฉflexions et des centres dโintรฉrรชt de lโauteur, centrรฉs sur lโรฉmancipation dรฉmocratique, le conduit ร nรฉgliger quelque peu tout le dรฉbat รฉconomique, un peu trop vite cantonnรฉ ร la gestion. Or, cโest aussi un point fondamental pour la gauche.
Les tournants et les tourments
ยซย Le temps du piรฉtinementย ยป caractรฉriserait ensuite les annรฉes 1980-1990. Il commence ironiquement avec la victoire de mai 1981. Il est vrai que Pierre Rosanvallon y voit la victoire du ยซย social รฉtatismeย ยป. La ยซย deuxiรจme gaucheย ยป nโy trouve pas lโopportunitรฉ dโun rebond. Sa vision โย et lโauteur y prend sa part de responsabilitรฉ โย reposait trop sur des รฉlรฉments ยซย nรฉgatifsย ยป, lโanti-totalitarisme, la critique du jacobinisme, le combat contre les archaรฏsmes. Il nโy a pas alors un vrai travail de reconceptualisation des idรฉes et des intuitions partiellement inabouties dans les annรฉes 1970. Le tournant dit de la rigueur de 1982-1983 nโest quโune victoire nรฉgative pour la ยซย deuxiรจme gaucheย ยป. Elle va quasiment faire du rรฉalisme son principe, occultant par lร son rรฉformisme radical. 1983 restera donc un ยซย impensรฉย ยป pour la gauche qui nโa pas lโaudace de proposer dโaudacieuses rรฉformes qualitatives qui auraient รฉvitรฉ que la sociรฉtรฉ se dรฉfasse sous le coup des inรฉgalitรฉs. Ce constat รฉpouse une tendance gรฉnรฉrale. Mais il manque des nuances. Des tentatives de redรฉfinition du socialisme ont รฉtรฉ faites, pas seulement par la deuxiรจme gauche. Pierre Rosanvallon revient expressรฉment sur la mue du CERES dans un chapitre ultรฉrieur โย quโil intรจgre ร une รฉvolution rรฉpublicaine et conservatrice. Mais la modernisation que dรฉfend Laurent Fabius nโest pas quโรฉconomique. Et, il est un peu rapide de traiter en quelques lignes lโexpรฉrience gouvernementale de Michel Rocard qui a tentรฉ de jeter les bases dโune sociรฉtรฉ contractualiste. Il aurait รฉtรฉ intรฉressant de rendre compte aussi des รฉvolutions de la CFDT dans cette pรฉriode et des raisons quโelle en a donnรฉes. Quoi quโil en soit, ces deux dรฉcennies sont une pรฉriode de transition au niveau des idรฉes et des annรฉes importantes pour Pierre Rosanvallon qui privilรฉgie la rรฉflexion et la recherche pour, principalement, commencer une histoire intellectuelle de la dรฉmocratie et dรฉpasser les limites des ยซย pensรฉes nรฉgativesย ยป.
Toute cette partie comporte รฉgalement des analyses รฉclairantes sur ce quโa รฉtรฉ lโรฉpisode de la Fondation Saint-Simon dont lโauteur juge quโelle nโa pas รฉtรฉ un levier du nรฉo-libรฉralisme mais, en fait, ยซย la queue de comรจte dโun rรฉformisme du passรฉย ยป, un ยซย rocardisme hรฉmiplรฉgiqueย ยป en quelque sorteโฆย Fondation dont il prononce la dissolution en 1999. En 2001, il inaugure la collection ยซย La Rรฉpublique des idรฉesย ยป pour contribuer ร lโรฉlaboration dโun nouvel imaginaire politique et social.
Face ร la montรฉe des populismes
La troisiรจme partie veut comprendre le retournement que nous connaissons dans ce dรฉbut de XXIe siรจcle en dรฉfaveur des idรฉaux des annรฉes 1960-1970. Les dรฉbuts du siรจcle prรฉcรฉdent avaient dรฉjร vu la montรฉe de la tentation dโun national-protectionnisme. Et la crise des dรฉmocraties avait รฉtรฉ patente dans lโentre-deux-guerres. Mais la gauche social-dรฉmocrate avait su rรฉagir, avant et surtout aprรจs la guerre, pour proposer un grand ลuvre historique, lโรtat social sous toutes les formes quโelle a prise. Lร , la gauche de gouvernement sโest vidรฉe peu ร peu de sa substance. Pierre Rosanvallon a des pages trรจs critiques vis-ร -vis du ยซย social-libรฉralismeย ยป de la ยซย troisiรจme voieย ยป. Mais รฉgalement une part de la gauche dรฉรงue de son projet social-รฉtatique, le CERES de Jean-Pierre Chevรจnement, est passรฉe progressivement ร un nรฉo-conservatisme rรฉpublicain, alors quโune autre part, refusant รฉgalement la social-dรฉmocratie, sโest redรฉfinie par la seule ยซย rรฉsistanceย ยป. Lโanalyse des clivages et des pรฉtitions lors des grรจves de 1995 est รฉclairante sur la nature de ces divisions. รvidemment, le champ des analyses sโรฉlargit pour prendre en compte les influences nouvelles de lโextrรชme droite, avec le Front national, de ses idรฉologues du GRECE ou du Club de lโhorloge, avec les รฉconomistes nรฉolibรฉraux, etc. Pierre Rosanvallon parle dโune ยซย lame de fondย ยป en rupture avec ce quโa รฉtรฉ le progressisme. Il revient sur la polรฉmique engendrรฉe en 2002 par le livre de Daniel Lindenberg Le Rappel ร lโordre qui dรฉnonce une ยซย nouvelle rรฉactionย ยป. Il montre notamment tout ce qui lโoppose aux analyses et jugements de Marcel Gauchet, critique de lโindividualisme moderne et du rรดle des droits de lโhomme dans la pensรฉe politique. Une nรฉbuleuse nรฉo-conservatrice sโest ainsi constituรฉe, anti-libรฉrale et anti-social-dรฉmocrate, exaltant un peuple essentialisรฉ, critique du projet europรฉen. รvidemment, tout cela ne se fait pas sans รฉquivoques ni contradictions. En tout cas, ce retournement demande ร la fois une critique lucide et argumentรฉe de la ยซย raison populisteย ยป et un travail approfondi pour rรฉarmer la gauche qui nโa pas abandonnรฉ la volontรฉ dโune organisation solidaire du social.
Cโest le sens de la conclusion du livre, ยซย les tรขches du prรฉsentย ยป. Pour lโauteur, nous vivons un ยซย nouvel รขge de la dรฉmocratieย ยป quโil faut comprendre comme tel. Il y a eu une rupture dโรฉquilibre entre lโindividu et la sociรฉtรฉ. Mais cela ne doit pas amener ร condamner, comme Jean-Claude Michรฉa et Marcel Gauchet entre autres, la recherche de lโautonomie โ le projet de lโรฉmancipation en somme. Car si, comme lโรฉcrit lโauteur, ยซ le social dโidentification et dโinserยญtion dรฉcline, le social dโexpรฉriences partagรฉes se dรฉveloppeย ยป. Il faut donc un travail critique qui ne se tourne pas vers le passรฉ, qui ne se contente pas de concepts vagues, comme celui du nรฉolibรฉralisme, par exemple, qui conduit au fatalisme et ร une radicalitรฉ qui ne veut pas voir que les facteurs de domination et dโรฉmancipation se combinent. Et ceci vaut dans lโanalyse du capitalisme contemporain, de lโindividualisme moderne (que lโauteur appelle de ยซย singularitรฉย ยป), des problรจmes de la dรฉmocratie. Lโon disait volontiers dans lโentre-deux-guerres quโil y avait une ยซย course de vitesseย ยป entre le fascisme et le socialisme, on pourrait dire aujourdโhui quโil y en a une entre les populismes et les progressismes. Pour notre part, nous serions tentรฉ de parler encore du socialisme dรฉmocratique. Car si les structures traditionnelles sont dรฉpassรฉes, il demeure une culture politique que Pierre Rosanvallon a un peu occultรฉe et qui offre pourtant des ressources quโon aurait tort de nรฉgliger dans la mesure oรน, en politique, il nโy a jamais de ยซย mondeย ยป tout ร fait neufโฆ
Alain Bergounioux