Dans la continuitรฉ des rรฉflexions initiรฉes dans son prรฉcรฉdent ouvrage consacrรฉ au populisme (Peuple souverain, LโOURSโ473), lโhistorien Pascal Ory, prรฉsident de lโassociation pour le dรฉveloppement de lโhistoire culturelle, propose dans son dernier livre une histoire mondiale de la nation (Gallimard). Il rรฉpond ร nos trois questions, et Alain Bergounioux a lu son livre pour nos lecteurs.
Quโest-ce quโune nation ? Et quโest-ce qui caractรฉrise ce que vous appelez lโยซย identitรฉย ยป de la nation franรงaise ?
Ma rรฉflexion ne porte pas spรฉcifiquement sur la France. La rรฉponse que je donne ร la question que je pose est donc, pour moi, universelleย : ยซย un peuple qui devient le Peupleย ยป. En dโautres termesย : ร la base une identitรฉ culturelle (un systรจme symbolique autonome, associant deux langagesย : le langage linguistique et le langage rituel, dit ยซย religionย ยป), rรฉsultante dโune expรฉrience politique, qui fait, comme dirait Leibnitz, quโil y a ยซย quelque choseย ยป plutรดt que ยซย rienย ยป, autrement dit des Tchรจques et des Slovaques, des Autrichiens et des Slovรจnes, plutรดt que, par exemple, seulement des Moraves ou seulement des Hongroisย ; et au sommet le croisement de cette identitรฉ avec la grande rรฉvolution politique des temps modernes, jโai nommรฉ la souverainetรฉ populaire (le Peuple), qui naรฎt en Occident โ ce qui explique que les mouvements de libรฉration nationale extra-occidentaux sont toujours des ยซย retours ร lโenvoyeurย ยป.
Lโidentitรฉ franรงaise, dans tout รงa, se caractรฉrise par des traits remontant au temps du ยซย peupleย ยปย โย une expรฉrience politique ancienne, continue, unitaire, oรน le centralisme monarchique se conjoint au centralisme catholique โ et par une maniรจre originale dโaccรฉder ร la modernitรฉ politique du Peupleย : alors que les trois rรฉvolutions fondatrices (Provinces-Unies, Angleterre, รtats-Unis) sโadossent ร la religion (protestante), la quatriรจme rรฉvolution, la franรงaise, sโoppose frontalement ร la religion (catholique). La focalisation franรงaise sur la laรฏcitรฉ est le fruit de ce particularisme.
Quelle est la relation de la gauche ร la nation puisque vous dites que ยซย la gauche a inventรฉ la nation et lโinterยญnationalismeย ยปย ?
Fondรฉe sur le postulat de la souverainetรฉ populaire, la nation est รฉvidemment par ses origines ยซย de gaucheย ยป. Ses adversaires sont les tenants des anciens rรฉgimes politiques : souverainetรฉ transcendante et autoritรฉ dynastique. Aujourdโhui lโรtat nation est devenu le modรจle standardย : sur les 193 รtats rรฉunis au sein de lโONU โย intitulรฉ inexact puisquโelle rรฉunit non des nations mais des รtats โ seule une petite poignรฉe fonctionne encore sur le modรจle dโancien rรฉgime, au premier rang desquels, son nom le dit assez, lโArabie ยซย saouditeย ยป.ย
Mais cette victoire sโest payรฉe dโun dรฉplacement des enjeux de lโextรฉrieur vers lโintรฉrieur des pays ayant rรฉglรฉ leur auto-institution nationaleย : la France, qui a inventรฉ la dรฉmocratie autoritaire moderne avec Napolรฉon Bonaparte, invente aussi, ร la fin du XIXe siรจcle, le ยซย nationalisme ยป, qui rapatrie vers une droite de ce fait extrรฉmisรฉe โย et populaire โ le principe national pour rรฉgler ses comptes avec les ยซย mรฉtรจquesย ยป, les juifs ou les francs-maรงons mais aussi avec une nouvelle gauche, dont lโhรฉgรฉmonie passe progressivement ร lโinternaยญtionalisme ouvrier. Cette hรฉgรฉmonie sโest effondrรฉe aprรจs lโรฉchec des successives expรฉrimentations internationalistes, รฉchelonnรฉes de 1917 ร 1989. Le populisme ย โ auquel jโai consacrรฉ mon livre prรฉcรฉdent โ naรฎt des รฉpuisements successifs de lโรจre progressiste, puis de lโรจre libรฉrale. Cโest une recomposition politique, analogue au nationalisme dโil y a un siรจcle : une droite radicale dans un style de gauche radicale. Voilร pourquoi dans ma dรฉfinition il ne peut y avoir de ยซย populisme de gaucheย ยป, simplement une gauche radicale tentรฉe par lโextrรฉmisme symรฉtrique et qui, selon les circonstances, bascule ou pas.
Vous dites que la nation ยซย a encore de beaux jours devant elleย ยปย : pourquoi ? Et ne risque-t-elle pas de disparaรฎtre, ยซย incapable de faire face au triple enjeu โ รฉcologique, รฉconomique et culturelย ยป ย qui marque notre รฉpoque ?
Comme la lecture politique quโon est amenรฉ ร faire de la pandรฉmie le montre assez, le national continue ร รชtre la premiรจre ressource des ยซย peuplesย ยป. Au reste, lโannรฉe 2020 a รฉtรฉ ร la fois celle du virus et celle du Brexit. Les deux radicalismes, de droite et de gauche, qui ont toujours attaquรฉ symรฉtriquement lโUnion europรฉenne ont, de ce fait, fragilisรฉ la seule tentative moderne dโessai dโun รฉtat supranational. Quant ร lโinternational, il sโest rรฉvรฉlรฉ une ยซย communautรฉ imaginรฉeย ยป tout aussi ยซย construiteย ยป que le nationalย : toute institution politique se fonde sur une mythologieย : lโรtat-nation, bien sรปr, mais le mouvement ouvrier ou lโanarchisme tout autantโฆ Seulement, ร lโusage, cโest lโinternational qui sโest dรฉjร effondrรฉ, pas le national. Le grand malentendu prรฉsent porte sur la notion de mondialisationย : ce phรฉnomรจne technologique, รฉconomique et culturel nโa pas fait avancer dโun millimรจtre le ยซ mondialisme ยปย ; son accรฉlรฉration, ร partir du XVIe siรจcle, a, au contraire, produit dialectiquement la forme nationale.ย
Lโรฉchelle des enjeux รฉcologiques ร venir produira peut-รชtre un internationalisme de sauve-qui-peut, mais tout aussi probablement des refuges de dรฉmocratie autoritaire ou totalitaire. La synthรจse des deux sโest appelรฉe au siรจcle dernier lโURSSโฆ La question des prochaines dรฉcennies serait alors moins celle de la nation que celle de la dictature.
Propos recueillis par Isabelle This-Saint-Jean
Force et rรฉsistance de lโidรฉe nationale,ย par ALAIN BERGOUNIOUXย

Ce livre, qui reprend le titre de la cรฉlรจbre confรฉrence dโErnest Renan,veut prรฉsenter une histoire mondiale de la nation. Il relรจve, initialement, dโune interrogation personnelle de lโauteur qui, dans les annรฉes 1970, jeune historien socialiste, considรฉrait la nation comme une rรฉalitรฉ quelque peu dรฉpassรฉe et qui, maintenant, constate la force de lโidรฉe nationale et sa rรฉsistance dans la mondialisation. (a/s de Pascal Ory,ย Quโest ce quโune nation ? Une histoire mondiale, Bibliothรจque des histoires, Gallimard, 2020, 460p, 28โฌ)
Le monde de 2020, selon lui, ressemble plus ร celui de 1919 quโร celui de 1945. Pour comprendre ce que Marcel Detienne appelait une ยซย รฉnigmeย ยป1, Pascal Ory entreprend, dโabord, de mettre au jour les fondements de lโidรฉe nationale, de dรฉcrire, ensuite, les manifestations qui ont construit et confortรฉ les nations, de sโinterroger, enfin, sur les problรจmes des nations, leurs ยซย fortunesย ยป, leurs ยซย infortunesย ยป et leurs ยซย incertitudesย ยป. Cette ambition est nourrie par de nombreuses annรฉes de recherche et de sรฉminaires, et par toute une sรฉrie dโouvrages รฉgrenรฉs depuis la fin des annรฉes 1970. Les multiples analyses et รฉtudes de cas permettent au lecteur de se livrer ร un passionnant et รฉtourdissant tour du monde des nations.
Une thรฉorie du fait national
Mais les fils directeurs sont clairs et donnent โย sans que lโauteur ne le revendique explicitement โ une thรฉorie du fait national. Le parti pris est net. Pascal Ory considรจre que cela nโa pas beaucoup de sens de traquer les aspirations dโun esprit national dans un passรฉ lointain (tant pis pour le Dimanche de Bouvines…). Il privilรฉgie la ยซย modernitรฉย ยป occidentale, du XVIe au XIXe siรจcles, avec lโapparition et la consolidation des รtats, oรน ยซย un peupleย ยป devient, peu ร peu, ยซย le Peupleย ยป. Certes, trรจs tรดt, les individus se sont attachรฉs aux communautรฉs dans lesquelles ils vivent, les clans, les tribus, les citรฉs. Mais les identifications culturelles et religieuses ne suffisent pas pour former une nation. Cโest le politique, dans des processus longs et variรฉs, qui forge progressivement une rรฉalitรฉ nouvelle, institutionnelle et รฉmotionnelle, qui mobilise ร son profit les ressources culturelles prรฉexistantes et en crรฉe dโautres. Lโauteur rejette, ainsi, les explications ยซย infrastructurellesย ยป. Le fait national dรฉborde le capitalisme, mรชme si un certain nombre de conditions รฉconomiques โย la formation dโun marchรฉ notamment โ sont nรฉcessaires, sur lesquelles on peut considรฉrer que lโanalyse manque malgrรฉ tout.ย
Le vrai moment de rupture, pour cette histoire, se situe avec les quatre rรฉvolutions ยซย modernesย ยป, lโindรฉpendance des Pays-Bas, ร la fin du XVIe siรจcle, la ยซย Glorieuseย ยป rรฉvolution anglaise au XVIIe, et les rรฉvolutions amรฉricaine et franรงaise au XVIIIe, oรน se constituent des peuples souverains, reposant sur un ยซย contrat de volontรฉsย ยป qui a un caractรจre de ยซย fictionย ยป mais qui nโest pas ยซย fictifย ยป. Pour Pascal Ory, on ne peut vraiment parler de nations quโavec les รtats nationaux dรฉmocratiques โย quelles que soient les limites de ces ยซย dรฉmocratiesย ยป โ qui font de la nation un espace dรฉlimitรฉ, capable dโintรฉgrer ses populations, et de coopรฉrer avec dโautres รtats nations et de les affronter ย autant que de besoin.
Une idรฉe neuve en Occidentโฆ
Les origines du fait national sont bien occidentales, ยซย une idรฉe neuve en Occidentย ยป est-il รฉcrit. Les XIXe et XXe siรจcles en ont vu, ensuite, une mondialisation, par une acculturation qui a procรฉdรฉ ร la fois par une contagion de la libertรฉ des peuples et des individus, et par les effets de la colonisation, qui a concernรฉ une bonne partie du monde, et donc, de la dรฉcolonisation qui a engendrรฉ de multiples nations et des mouvements nationaux qui nโont pas connu le succรจs. Les processus ont รฉtรฉ divers et contrastรฉs, selon les rapports de force (toujours lโexplication principale par le politique). Mais le sens de cette histoire est clair.ย
La seconde partie de lโouvrage passe en revue les diffรฉrentes maniรจres de construire et de consolider le fait national : la dรฉlimitation dโun territoire, avec la question des frontiรจresย ; le choix dโun nomย ; lโadoption dโune langue (plus rarement des langues), avec divers cas de figure, dโune langue installรฉe, reconstituรฉe, adoptรฉe (avec la colonisation), ย ou construite (avec le passionnant exemple de lโHรฉbreu) ; la place complexe des religions, ressources pour les nationalismes (et les populismes aujourdโhui ), mais qui peuvent aussi ยซย recruterย ยป les sentiments nationaux ร leur serviceย ; les rรฉcits et les ยซย romans nationauxย ยป avec, plus gรฉnรฉralement, les politiques culturelles.
Tensions
Pascal Ory note, justement, quโil nโy a dans le fond actuellement quโune seule vรฉritable alternative au fait national et quโelle se trouve dans le monde musulman, oรน lโislamismeย ne conรงoit dโรtat que religieux. Mais, pour le reste, la nation demeureย : elle a survรฉcu ร lโidรฉologie communiste qui, dans le cas de lโURSS, avait bien duย mal ร camoufler le ยซย chauvinisme grand-russeย ยป, comme le disait Lรฉnine ย lui-mรชme, ย et rรฉsiste ร la mondialisation libรฉrale, apparaissant mรชme comme un rempart aux yeux de beaucoup. Cela dit, les contradictions sont aussi nombreuses. Des exemples rรฉcents dโรฉclatement dโรtats nationaux sont en mรฉmoire, ne serait-ce quโen Europe, avec la Yougoslavie et la Tchรฉcoslovaquie, lโun dans le drame, lโautre dans le consentement. Des tensions plus ou moins fortes existent en Espagne, en Belgique, au Royaume-Uni, en Italie, en France mรชme. Une plus grande hรฉtรฉrogรฉnรฉitรฉ culturelle et religieuse dans les sociรฉtรฉs europรฉennes rend plus difficile lโhomogรฉnรฉitรฉ politique. Des rรฉgimes populistes โ en Inde actuellement โ mรจnent des politiques discriminatoires contre leurs minoritรฉs. Dans des rรฉgimes dictatoriaux, une rรฉpression dure se manifeste, comme en Chine contre les Tibรฉtains et les Ouรฏgours.ย
Le fait national est loin de nโagir que dans le sens de lโรฉmancipation des individus. Il a un cรดtรฉ noir, les guerres sont lร pour le montrer, et peut trahir ses promesses initialement dรฉmocratiques. Pascal Ory nโรฉvite pas la question. Il distingue deux grands types de nationalisme, le premier intรฉgrateur, le second excluant. La rรฉflexion aurait pu รชtre plus approfondie sur ce qui peut, notamment, faire passer de lโun ร lโautre. Il est un peu รฉtonnant aussi que les rรฉalitรฉs et les problรจmes de lโUnion europรฉenne ne soient que mentionnรฉs rapidement. Car ยซย cet objet non identifiรฉย ยป (Jacques Delors) repose, certes, sur des รtats nations, mais il comporte une dimension originale qui amรจne ร poser diffรฉremment la question du fait national. Le dรฉbat fait rage sur cette question et ne cessera pas de sitรดt. Pascal Ory paraรฎt sโen tenir ร une ligne moyenne qui refuse le projet nationaliste qui mรฉprise les individus et les droits, et le projet internationaliste qui ne prend pas en compte la souverainetรฉ populaire. Lโรฉnigme nationale nโest donc pas tout ร fait rรฉsolueโฆ
Alain Bergounioux
1 – Marcel Detienne, Lโidentitรฉ nationale, une รฉnigme, Gallimard, Folio, 2010.